Quand les mots enferment ce qu’ils prétendent libérer

L’usage des mots est toujours lié à la sémantique. Depuis toujours, les efforts ont visé à rendre cet usage plus homogène, ce qui constitue l’un des rôles de l’éducation. Cependant, les mots ne sont pas que de simples véhicules de sens : ils transportent aussi des jugements, consciemment ou non. C’est ainsi que je définis les fameuses « étiquettes ».

J’ai toujours été frappé par le fait que la communauté libertine cherche à se défendre de tout jugement… alors que, paradoxalement, c’est précisément ce que font les mots. Les fameuses étiquettes sous-entendent toujours un jugement, qu’il soit positif, neutre ou négatif.

Dans le monde libertin, les termes foisonnent pour définir celles et ceux qui évoluent en dehors des conventions sociales classiques. Libertin(e), célibertin(e), licorne, échangiste, hédoniste, polyamoureux(se)… Autant de mots censés aider à mieux se comprendre, à mieux se situer dans un univers aux mille nuances. Mais ces termes, aussi pratiques soient-ils, ont un revers : ils enferment.

La semantique libertine

Le terme libertin est apparu pour la première fois en 1468. Il est issu du latin libertinus (« affranchi »). Il évoque celui ou celle qui s’émancipe des dogmes et des carcans moraux. Pourtant, l’ironie est frappante : à force de vouloir nommer et classifier, ne risque-t-on pas d’instituer de nouvelles normes, de créer de nouveaux codes à suivre ?

Dans le milieu libertin contemporain, il est fascinant (et un brin risible parfois) de constater à quel point la liberté est paradoxalement encadrée par un vocabulaire foisonnant. Comme si, pour être libre, il fallait absolument entrer dans une case. Voici quelques-unes des étiquettes les plus répandues :

1. La licorne

Probablement l’étiquette la plus connue et fantasmée. La licorne désigne une femme seule, bisexuelle et prête à partager des moments intimes avec un couple. Le terme vient du fait qu’elle est rare et convoitée, comme une créature mythique.

Problème : Réduire une femme libre à une créature de légende rarissime, c’est déjà sous-entendre qu’elle est un trophée à chasser, plutôt qu’un individu aux désirs propres. Une Femme Libertine n’est pas une proie, encore moins une chimère.

2. Le rhino

Moins connu mais tout aussi caricatural, le « rhino » est la version masculine de la licorne : un homme seul, souvent bi-curieux ou ouvert à des expériences variées avec un couple.

Problème : Outre le fait que l’animal choisi évoque davantage la lourdeur qu’une créature mystique (ce qui en dit long sur le regard porté sur les hommes seuls…), l’étiquette repose sur l’idée qu’un homme seul a un rôle spécifique à jouer dans la dynamique libertine, plutôt que de simplement être une personne explorant son propre plaisir.

3. Le taureau

Désigne un homme seul hétérosexuel recherché pour des jeux où il prend une place dominante, notamment dans des scénarios candaulistes.

Problème : Un homme réduit à une fonction reproductive, une bête vigoureuse, sans nuances ni subtilités. Une vision archaïque qui va à l’encontre même du libertinage du XVIIIe siècle, où l’intellect et le raffinement primaient sur la simple vigueur physique.

4. Le cerf (Stag)

Désigne un homme en couple qui aime voir sa partenaire (Vixen) s’amuser avec d’autres, sans forcément participer. Souvent confondu avec le candaulisme, mais qui est souvent désigné par l’anglicisme « Hotwife ».

Problème : Encore un animal pour définir une posture, comme si un homme qui trouve du plaisir à voir sa compagne s’épanouir sexuellement devait forcément être assimilé à un cervidé passif. Le libertinage est une question de choix, pas de zoologie.

5. Les couples soft & full swap

Ces étiquettes définissent la manière dont un couple pratique l’échange :

  • Soft swap : échanges sensuels mais sans pénétration.
  • Full swap : échanges incluant la pénétration avec des partenaires extérieurs.

Problème : On segmente, on catégorise, comme si la sexualité devait répondre à des cases précises. Or, l’essence du libertinage, dans son sens originel, repose sur l’expérimentation et le plaisir du moment, non sur des règles prédéfinies.

6. Le polyamoureux

Désigne une personne qui entretient plusieurs relations amoureuses simultanées, avec transparence et consentement de toutes les parties impliquées.

Problème : Contrairement aux autres étiquettes, celle-ci touche à une vision relationnelle plus large. Pourtant, elle aussi enferme, car elle sous-entend que toute relation multiple doit forcément être étiquetée comme « polyamoureuse », alors que les dynamiques humaines sont bien plus nuancées.

7. Le candauliste

Un homme qui prend du plaisir à voir sa partenaire avec d’autres. Peut être actif ou simplement spectateur.

Problème : Le libertinage originel n’était pas dans l’observation passive, mais dans le partage du plaisir. Le candaulisme est un fantasme légitime, mais pourquoi le nommer d’un terme aussi figé, alors qu’il s’agit simplement d’une variation du désir ?

8. Le voyeur et l’exhibitionniste ️

Deux termes opposés mais souvent complémentaires : l’un prend plaisir à regarder, l’autre à être regardé.

Problème : Encore une fois, on nomme des attitudes comme si elles étaient figées alors que, dans un même moment libertin, on peut être tantôt voyeur, tantôt acteur, tantôt discret. Qui veut être limité par une seule posture ?


L’héritage libertin du XVIIIe siècle : une liberté bien plus vaste

Le libertinage du XVIIIe siècle n’avait rien à voir avec ces cases modernes. Il ne s’agissait pas de cocher une case sur un profil ou de se conformer à une définition rigide. C’était une philosophie de vie fondée sur l’affranchissement des dogmes religieux et sociaux, sur l’exploration de l’intellect autant que du corps. Regardez si vous êtes curieux à « Libertinage érudit », les plus sapiosexuels et sapiosexuelles d’entre-vous seront aux anges…

Les grands libertins comme Casanova ou le Marquis de Sade ne se souciaient pas d’être soft swap ou full swap. Ils étaient avant tout des êtres libres, suivant leur désir du moment sans se sentir contraints par des étiquettes. Le plaisir était une aventure, une découverte, et non un contrat précis à respecter.

Alors pourquoi, dans notre société moderne, ressentons-nous le besoin de nous enfermer dans ces catégories ? Est-ce pour nous rassurer, pour mieux nous comprendre, ou simplement pour ne pas nous perdre dans la liberté absolue ?

La véritable liberté libertine, c’est peut-être d’oser être sans chercher à être défini. D’oser expérimenter sans se soucier du terme qui nous décrit. Car au fond, le libertinage est avant tout un choix personnel, une dynamique mouvante, un voyage dont la seule destination est le plaisir partagé.

Restez simplement… libres. Affranchis de tous carcans et prêts à la découverte…