Il y a des soirs où Montréal se fait caresse et frisson, entre un soupir échappé d’un fauteuil de velours et un éclat de rire dans un verre givré. Ce soir-là, c’est sur le boulevard Saint-Laurent, artère centrale et viscérale, que je laissai mes pas me guider, porté par ce souffle particulier qu’a la ville quand elle se prépare à offrir ses plaisirs un à un, comme une maîtresse sûre de son pouvoir.

Je commençai au Bootlegger L’Authentique, discret, tamisé, presque complice. À peine entré, l’odeur du bois ancien et des secrets distillés me chatouilla le nez. J’y commandai un Gin Rickey, sec et limpide, comme les récits de la prohibition dont le barman me parlait avec l’éloquence d’un professeur amoureux de ses alcools. Il évoquait les cocktails comme on parle des femmes qu’on n’a jamais oubliées : le Sidecar, le Last Word, le Bee’s Knees… des noms murmurés comme des sortilèges. Nous parlions d’un temps où boire relevait de l’acte subversif, où chaque gorgée était un pied de nez à la morale, un doigt levé vers l’ordre établi.

À la sortie, mon appétit éveillé par l’alcool et les histoires, je m’arrêtai au Miracolo, ce restaurant où l’élégance ne se crie pas mais s’insinue doucement, dans chaque détail, chaque assiette. Les mezze, posés comme des poèmes sur la table, sentaient la Grèce, l’Italie, et un peu la décadence. Je pris place au comptoir, toujours au comptoir — l’endroit parfait pour observer, pour s’offrir aux rencontres.

C’est là qu’elle m’apparut.

Elle portait un parfum d’homme, Libre de YSL, et cette simple transgression me séduisit avant même qu’elle ne me regarde. Le contraste entre sa chevelure rousse en chignon lâche, sa veste en tweed délicatement posée sur ses épaules, et cette senteur brute et assumée me troubla aussitôt. Elle me lança un sourire, presque amusée, avant de me parler de Crébillon, de Diderot, et de ces libertins érudits qui manipulaient les mots comme des lames de soie.

Vous saviez que Diderot ne fut jamais aussi vivant que dans ses dialogues imaginaires ?
Et vous, vous saviez que vos mots ont la même chaleur que votre parfum ?
Elle rit, elle rougit à peine. Le terrain était conquis.

Nous avons partagé un Espresso Martini, suave et corsé, comme elle. Puis je l’ai invitée à traverser la rue. Quelques pas, et nous étions au Wiggle Room, ce joyau niché dans le chaos apparent du boulevard.

Sans réservation, deux places libres au comptoir, comme si la nuit elle-même conspirait à notre faveur. Le spectacle burlesque commença peu après. Une femme au corset écarlate entama un numéro rythmé par une trompette lascive, tandis qu’un barman sculptait avec grâce un Corpse Reviver No. 2, ses gestes aussi précis qu’un vers de Sade. Les plumes volaient, les sourires dansaient. Ma compagne, que j’apprenais à nommer Violène, gardait une main sur ma cuisse, ses doigts battant la mesure du show.

À 23h, nous sortîmes. L’air était tiède, presque lourd de toutes les promesses effleurées. À quelques pas de là, le Big in Japan Bar nous ouvrit sa porte masquée. L’intérieur était une parenthèse : murs dorés, silence feutré, et cette lumière qui semblait filtrée à travers des souvenirs. Nous commandâmes deux Negronis blancs, et restâmes silencieux. Ce n’était plus le temps des mots, mais celui des frissons.

Et puis, comme dans un roman oublié sur une table de chevet, nous décidâmes de clore la nuit par un détour vers l’indécence assumée : le Cinéma L’Amour.

C’était un théâtre, jadis, un vrai, avec des fauteuils rouges élimés, des balcons où jadis Houdini lui-même avait défié les lois du possible. Il y avait quelque chose d’étrangement poétique à se retrouver là, à deux, dans ce lieu devenu sanctuaire du désir diffusé. Violène, caressée par l’éclat tremblant de l’écran, aimait jouer. Son parfum se faisait plus fort, ou peut-être était-ce mon imagination, nourrie par les images, les soupirs autour, le frisson d’être là, exposés mais invisibles.

Plus tard, dans un hôtel discret à deux pas, notre nuit s’acheva. Pas dans l’urgence, ni dans le tumulte. Mais dans une lenteur délicieuse. Nous avons fait l’amour comme on trinque à une victoire silencieuse, avec gratitude, avec intensité, avec le sentiment d’être à notre juste place, dans une ville qui ne cesse de nous offrir des chapitres à écrire.

Et je me suis endormi, enlacé et vivant, le cœur battant encore au rythme du boulevard.