Le Sarah B avait cette lumière ambrée qui s’accroche aux murs comme une caresse tiède sur la peau. Dans le bruissement discret des conversations, je la vis entrer. Lilith. Elle s’avança avec cette élégance étudiée, robe aux découpes savantes laissant deviner la dentelle qu’elle avait choisie pour troubler. Rien d’indécent pour l’œil distrait. Tout un poème érotique pour celui qui sait lire la peau.
Elle s’installa au bar, à quelques mètres de moi, le dos droit, un léger sourire aux lèvres. Elle demanda au bartender de la conseiller, prétextant ne pas connaître l’absinthe. Je la regardais, savourant ce jeu qui commençait déjà. Je me levai, m’approchai doucement, et, comme un inconnu sûr de lui, je lui soufflai une suggestion de cocktail. Elle me regarda, amusée, et accepta. La conversation s’engagea, feignant la découverte mutuelle, chaque mot une caresse verbale, chaque regard une promesse muette.
Puis je lui proposai de partager une Balzac sur sucre. L’absinthe, versée lentement, libéra son parfum d’anis et d’herbes. Elle huma, ferma les yeux, goûta… et je sus qu’elle savourait ce breuvage comme on goûte un amant : avec lenteur, en laissant chaque note se déployer. Elle lécha une goutte échappée au coin de ses lèvres. Un geste simple qui suffit à faire vibrer tout mon corps.
Alors que nous savourions encore ce moment, je lui glissai que j’avais une réservation au Bord’Elle à 20h. Une invitation à prolonger la soirée, à franchir la première porte d’un scénario que nous n’avions pas besoin de nommer. Elle accepta avec ce sourire qui vous fait perdre la notion du temps.
Nous entrâmes donc en couple dans ce temple du burlesque. Velours rouge, dorures, effluves de champagne et de parfums capiteux composaient un décor taillé pour les folies. Installés, nous commandâmes deux French 75 au comptoir en attendant de rejoindre notre table. Le premier numéro venait à peine de commencer — éclats de plumes et de lumière — lorsqu’Atchy apparut.
Lilith le vit aussitôt. Une étincelle traversa ses yeux, et je sentis la décharge qui parcourut son corps. Elle comprit qu’il était là pour elle. Ce n’était pas seulement une surprise : c’était un présent que je lui offrais. Atchy, ce gentleman capable de deviner ses désirs sans qu’elle les formule, venait compléter le tableau.
Dès lors, tout changea. Le spectacle sur scène devenait un simple décor. Les plumes répondaient à la dentelle de Lilith, leurs ondulations à nos regards. Nos mains s’aventuraient sous la table, nos jambes s’enlaçaient. Les bulles du French 75 éclataient sur nos langues comme des préliminaires.
Quand Atchy prit place avec nous, la tension monta d’un cran. Lilith, assise entre nous deux, passait de bouche en bouche. Nos mains exploraient ses cuisses, ses hanches, son dos. Les autres clients détournaient parfois les yeux, mais toujours pour y revenir, happés par notre jeu.
Elle s’absenta un instant. À son retour, je lui dis, sourire aux lèvres :
— J’ai manqué de lucidité à ne pas te demander de retirer ta culotte.
Elle ne répondit pas, glissa simplement dans ma main un petit paquet de dentelle chaude et humide :
— Tiens, elle est pour toi…
Je glissai sa culotte dans la poche poitrine de ma veste, à la place de ma pochette, laissant la fine dentelle noire dépasser juste assez pour troubler quiconque poserait les yeux dessus. Puis mes lèvres trouvèrent son cou tandis qu’elle s’offrait à la bouche d’Atchy. Les regards autour de nous étaient désormais rivés sur ce triangle incandescent et semblaient commencer à chuchoter « Get a room! ».
Nous dansâmes encore, mais il était évident que la suite devait se jouer ailleurs. L’hôtel Monville, tout proche, nous accueillit comme un complice silencieux.
Notre chambre se trouvait au 22ᵉ étage, surplombant toute la ville. Montréal, vaste et lumineuse, s’étalait sous nos pieds comme un écrin offert à nos excès. Nous avons commencé à trois, juste devant la baie vitrée. Les lumières des rues se reflétaient sur nos corps, découpant la courbe d’un sein, la cambrure d’une hanche, la ligne d’un dos.
Lilith, collée au verre, frissonnait sous le contraste brutal entre la froideur glacée de la vitre et la chaleur brûlante de nos mains. Ses seins s’écrasaient légèrement contre le verre, dessinant des halos de buée au rythme de ses respirations saccadées. Ses mains s’agrippaient, cherchant à la fois appui et abandon.
Je pris un instant pour me reculer, les contempler. Atchy, derrière elle, guidait ses mouvements, ses lèvres effleurant sa nuque tandis que ses mains la tenaient fermement par les hanches. Elle offrait au ciel de Montréal sa silhouette frémissante, prisonnière consentante entre la ville et nos corps.
Puis je les rejoignis. Le trio reprit, plus ardent encore : mains partout, bouches avides, corps emmêlés. Lilith, partagée entre nous deux, haletait, s’offrait, se gorgeait de nos attentions. L’odeur de sa peau, de sa sueur, de son sexe emplissait l’air, se mêlant à celle des draps froissés. Les orgasmes éclataient en vagues puissantes, éclaboussant vitres et draps. La baie vitrée se couvrit de buée jusqu’à disparaître, comme si la ville elle-même haletait avec nous.
Quand Atchy nous quitta, tard dans la nuit, nous restâmes encore enlacés. La douceur après la tempête. Des soupirs, des caresses, des recommencements. Jusqu’à ce que l’aube dépose sur la chambre une lumière grise et douce.
Et Lilith repartit, le corps repu, l’odeur de nos étreintes encore accrochée à sa peau.



