C’est la manière de l’organiser.
Il y a des moments où le vacarme emporte tout. Les réseaux s’enflamment, les mots grossissent, les drapeaux sortent trop vite, et l’on finit par tout mélanger dans une même marmite bouillante: la liberté sexuelle, la morale, le commerce, le voisinage, le consentement, la provocation, la loi. Et dans cette soupe épaisse, la nuance se noie la tête la première.
CF: Le post de Z sur Fetlife pour ceux qui y ont accès: https://fetlife.com/DerriereLeRideau/posts/13639935
C’est précisément ce que je refuse de faire ici.
Depuis plusieurs semaines, l’affaire autour de la Factory Rive Gauche à Paris agite une partie du milieu libertin. Ce que les éléments publics montrent, à ce stade, c’est qu’il existe un contentieux administratif autour de la fermeture d’un établissement précis. Le 9 février 2026, le juge des référés du tribunal administratif de Paris a suspendu l’exécution de l’arrêté préfectoral qui visait ce lieu, en estimant qu’il existait un doute sérieux sur les motifs d’ordre public invoqués pour justifier cette fermeture. Le juge rappelle aussi que cette décision est provisoire, dans l’attente du jugement au fond. Autrement dit: on parle d’un établissement déterminé, d’une mesure administrative déterminée, d’un contentieux déterminé. Pas, à ce stade, d’une loi générale qui viendrait interdire en bloc toute sexualité collective en France. C’est une distinction capitale. (Tribunal administratif de Paris)
Et c’est là, selon moi, que beaucoup se trompent de cible.
Le vrai sujet n’est pas de savoir si des adultes consentants ont le droit de vivre leurs fantasmes. Dans une société adulte, la réponse devrait cesser d’être traitée comme un drame shakespearien. Le vrai sujet est ailleurs: lorsqu’une pratique devient une activité organisée, répétée, commercialisée, installée dans un lieu, avec des flux, des règles, des clients, des horaires, des contraintes et des tiers autour, elle cesse d’être seulement une affaire de désir. Elle devient aussi une affaire d’exploitation, de responsabilité et de coexistence.
Et là, le romantisme des grandes tirades prend un petit coup de vieux.
Car une activité commerciale, même très particulière, reste une activité commerciale. Elle doit composer avec ce que toutes les autres composent déjà: la sécurité, les accès, les règles d’exploitation, la tranquillité du voisinage, les conditions d’accueil, les limites du lieu, le respect des personnes présentes autour, y compris celles qui n’ont rien demandé. Le juge des référés, dans cette affaire, n’a d’ailleurs pas dit que tout était permis. Il a dit qu’en l’état du dossier, le préfet n’apportait pas d’éléments suffisants pour établir les désordres invoqués autour de l’immeuble, ni les infractions alléguées, ni l’atteinte à la dignité humaine telle qu’elle était présentée. Là encore, nuance: ce n’est pas une bénédiction générale. C’est un contrôle du dossier, pièce par pièce, dans une procédure d’urgence. (Tribunal administratif de Paris)
C’est précisément pour cela que je crois qu’il faut éviter les grands amalgames.
Non, toute discussion autour d’un lieu qui organise des gangbangs ne signifie pas automatiquement que l’on veut interdire les gangbangs.
Non, rappeler les contraintes d’un établissement n’équivaut pas à condamner la sexualité libertine.
Non, exiger qu’un commerce gère proprement ses effets sur son environnement n’est pas une attaque contre la liberté des corps.
C’est même l’inverse.
Car si nous voulons défendre durablement des espaces de liberté, il faut commencer par cesser de les défendre n’importe comment. La liberté ne tient pas seulement à ce que l’on désire. Elle tient aussi à la manière dont on habite le monde avec ce désir, sans l’imposer à ceux qui n’y ont pas consenti.
Et ce mot, consentement, mérite qu’on le regarde en face au lieu de le brandir comme un totem dès qu’il nous arrange.
Dans le dossier parisien, le tribunal a relevé, au stade du référé, les témoignages de femmes expliquant qu’elles étaient en mesure de déterminer la nature et les conditions de déroulement des événements, et d’en demander l’arrêt à tout moment. C’est un élément important du dossier tel qu’il a été apprécié par le juge en urgence. Mais cela ne fait pas disparaître une autre question, plus large, plus quotidienne, moins spectaculaire et pourtant essentielle: qu’en est-il du consentement de tous les autres? Des voisins. Du personnel. Des clients ordinaires d’un lieu non dédié. Des familles. Des gens venus pour autre chose qu’assister, entendre ou deviner ce qu’ils n’ont jamais demandé à voir.
C’est là que, très franchement, le réel reprend ses droits.
Il m’est arrivé, comme à beaucoup, de louer une chambre d’hôtel ou un Airbnb pour vivre une parenthèse particulière, un Caprice ou un gangbang. Très bien. Mais dans ce cas, je suis aussi comptable des nuisances que je pourrais provoquer. Ce n’est pas un détail. Imaginez la scène. Vous voyagez avec vos enfants. Vous avez réservé une chambre comme tout le monde. Et, de 20 h 30 à 2 heures du matin, la chambre d’à côté accueille une soirée gangbang particulièrement démonstrative. Le lendemain, au petit déjeuner, vous voyez le tableau. Et là, il ne sert à rien de se réfugier derrière de grands mots sur la liberté. Le problème n’est pas le fantasme. Le problème est le lieu. Le moment. Le cadre. L’impact. Le reste, c’est de la poudre de perlimpinpin pour adultes qui refusent d’assumer les conséquences logistiques de leurs envies.
Oui, il existe des endroits conçus pour cela.
Oui, certains propriétaires ont à cœur de bien faire les choses.
Oui, il y a des clubs, des établissements, des espaces qui savent encadrer ces soirées avec tact, intelligence et méthode.
Alors pourquoi ne pas commencer par là?
Pourquoi ne pas demander, simplement, si un club accepte, de manière exceptionnelle, de louer une partie de son espace pour un événement privé? Pourquoi ne pas travailler avec des lieux qui connaissent déjà les codes, les limites, les risques, les équilibres à tenir? À Montréal, nous avons cette chance d’avoir plusieurs clubs capables de comprendre ces demandes et, le cas échéant, d’aider à les accueillir proprement. Ce n’est pas une solution honteuse. C’est une solution adulte.
Et j’insiste sur ce mot: adulte.
Parce qu’il y a, dans une partie de la communauté libertine, une tentation permanente de jouer avec la transgression comme un adolescent joue avec un briquet. Cela éclaire un instant, cela amuse les copains, et cela finit parfois par mettre le salon en feu. Je comprends l’ivresse du contraste. Je comprends même, parfois, le désir de choquer. Le libertinage a toujours aimé les lisières. Mais il y a une différence immense entre frôler une limite entre adultes consentants et imposer un spectacle à quelqu’un qui n’a rien signé, rien demandé, rien voulu.
Or imposer à autrui une scène, une ambiance, une exhibition ou une gêne sexuelle qu’il n’a pas consentie, c’est précisément entrer dans une zone que beaucoup dénoncent à juste titre lorsqu’elle les vise eux-mêmes.
Le serpent se mord la queue, avec une élégance toute relative.
Le consentement n’est pas un passe-droit réservé aux initiés. Ce n’est pas une petite monnaie qu’on sort de sa poche pour justifier ses propres plaisirs puis qu’on oublie dès qu’il s’agit du voisin, du serveur, de la réceptionniste, de l’employé de sécurité ou du client lambda venu boire un verre en paix. Le consentement vaut aussi pour celui qui ne veut pas être exposé à vos débordements. Et cette évidence devrait être la base morale minimale d’un milieu qui se prétend plus conscient que les autres des frontières intimes.
Lors de la dernière soirée GLO, j’ai trouvé que les organisateurs avaient, une fois encore, fait un travail remarquable. Ils savaient exactement ce qu’ils devaient concilier: accueillir une clientèle libertine dans un endroit agréable, sans pour autant oublier que l’établissement devait continuer à exister, à servir, à fonctionner, à préserver son équilibre. C’est cela, organiser. Pas seulement exciter. Organiser. C’est-à-dire prévoir, filtrer, temporiser, protéger, attendre parfois que la clientèle habituelle s’éclipse, poser un cadre, rappeler les limites, tenir une ligne. Ce n’est pas moins libre. C’est plus civilisé.
Et, qu’on se le dise franchement, c’est aussi plus séduisant.
Car il y a quelque chose d’infiniment plus trouble, plus élégant, plus puissant dans un libertinage maîtrisé que dans une foire où chacun confond licence et laisser-aller. Le vrai raffinement n’est pas dans l’excès brut. Il est dans la qualité du cadre qui rend l’excès possible sans dévorer tout le reste. Un lieu respecté. Un personnel respecté. Des invités respectés. Des tiers protégés. Une atmosphère tenue. Des règles claires. Du silence quand il en faut. De la retenue quand elle protège la suite.
En réalité, défendre nos libertés exige peut-être moins de hurler à l’insurrection que de poser les bonnes questions dans le bon ordre.
Le lieu est-il adapté?
Les gens autour ont-ils consenti à cette proximité?
Le personnel est-il protégé et informé?
L’activité respecte-t-elle les contraintes normales d’un commerce?
Les organisateurs savent-ils distinguer le fantasme de leur clientèle de leurs obligations très concrètes envers le monde réel?
Voilà, à mes yeux, le cœur du sujet.
Je ne crois pas que l’on protège le libertinage en mélangeant tout dans une seule bannière trempée de pathos. Je crois qu’on le protège en le rendant défendable. Et un libertinage défendable est un libertinage qui assume ceci: la liberté sexuelle n’abolit ni le droit commun, ni les responsabilités d’un exploitant, ni la paix des voisins, ni le consentement des tiers particulièrement lorsqu’ils sont jeunes et non majeurs.
Ce n’est pas un renoncement. C’est une hygiène.
Il ne faudrait jamais oublier non plus le travail long, ingrat et courageux de Jean-Paul Labaye au Canada. Son nom n’est pas resté attaché à une affaire par hasard: il est devenu, malgré lui peut-être, l’un de ceux qui ont contribué à faire reconnaître juridiquement qu’entre adultes consentants, le libertinage ne pouvait pas être balayé d’un revers moral comme une simple “indécence”. Comme l’a rappelé récemment la presse canadienne, le jugement de la Cour suprême de 2005 a marqué un tournant majeur pour les clubs libertins, après des années où il fallait évoluer dans la peur, la méfiance et l’ombre.
C’est précisément parce que ces combats ont déjà été menés, chèrement, patiemment, que beaucoup d’entre nous peuvent aujourd’hui vivre leur libertinage avec davantage de liberté. Et c’est justement pour cela qu’il serait tragiquement absurde que, par légèreté, par arrogance ou par irrespect des cadres qui rendent cette liberté possible, certains finissent par fragiliser des droits qui ont été si difficilement acquis. Les libertés sexuelles ne meurent pas toujours sous les coups des moralistes; elles peuvent aussi se fissurer sous l’inconséquence de ceux qui se croient au-dessus des règles qui les protègent.
Très bon article de Samira Ait Kaci Ali, La Presse Canadienne:
Alors non, avant de convoquer les tambours, les barricades et la grande geste de la communauté offensée, il serait peut-être sage de respirer un peu. De lire les dossiers pour ce qu’ils sont. De séparer l’acte de son exploitation commerciale. De cesser de faire passer toute critique d’organisation pour une croisade contre le désir. Et surtout, de continuer ce travail patient d’éducation de nos propres milieux, qui en ont encore besoin, qu’on le veuille ou non.
Nos libertés ne seront pas sauvées par le vacarme.
Elles le seront, peut-être, par un peu plus d’intelligence, de méthode, de tenue et de respect.
Au Canada, la protection des mineurs contre l’exposition à des contenus ou comportements sexuels explicites existe bien, mais elle passe par plusieurs infractions ciblées du Code criminel, notamment l’article 171.1 sur le fait de rendre accessible à un enfant du matériel sexuellement explicite et le paragraphe 173(2) sur l’exhibition sexuelle devant un enfant. De telles dispositions légales existent également dans les pays ou vous aimez aller passer vos vacances. Il n’est peut-être pas inutile d’en prendre connaissance avant de les visiter et de savoir à quels risques, vous vous exposeriez alors si vous ne les respectez pas.
Les éléments publics disponibles montrent, à ce stade, une suspension en référé de la fermeture administrative d’un établissement parisien précis, avec un contentieux encore en cours et des suites annoncées devant le Conseil d’État selon la presse. Cela renforce, à mes yeux, l’idée qu’il faut parler avec précision d’un litige autour d’une exploitation commerciale et de ses motifs juridiques, plutôt que d’annoncer trop vite la fin générale d’une pratique sexuelle sur tout le territoire. (Tribunal administratif de Paris)
Libert(é)inage chéri(e)
Pour ma part, je tiens trop à ces libertés pour les voir abîmées par la confusion, la négligence ou la bêtise. J’aime le libertinage pour ce qu’il a de troublant, de délicat, de profondément vivant. J’aime ces espaces où les corps se cherchent, où les regards se comprennent, où le désir peut circuler sans honte. Mais justement parce que j’y tiens, je refuse qu’on le défende à la va-vite, en mélangeant tout, en criant à la persécution dès qu’il est question de responsabilité, de cadre ou de respect des autres. Une liberté qui ne sait pas se tenir finit toujours par offrir à ses ennemis les arguments dont ils rêvaient.
Nos droits n’ont pas poussé dans un jardin enchanté. Ils ont été gagnés, défendus, parfois arrachés à la morale, à la peur et à l’hypocrisie. Ils reposent sur une idée simple mais exigeante: entre adultes consentants, le désir n’a pas à être jugé. Mais cela ne dispense personne d’être digne des libertés qu’il revendique. Respecter un lieu. Respecter un voisinage. Respecter un personnel. Respecter surtout celles et ceux qui n’ont pas consenti à être mêlés, de près ou de loin, à nos jeux. Voilà peut-être la véritable élégance libertine.
Je ne veux ni d’un libertinage honteux, ni d’un libertinage arrogant. Je veux un libertinage adulte. Un libertinage qui assume ses plaisirs sans les imposer. Un libertinage qui protège ses écrins au lieu de les salir. Un libertinage assez libre pour jouir, et assez intelligent pour durer.
Car au fond, c’est bien cela qui compte: préserver la possibilité de nos vertiges sans donner au monde de bonnes raisons de nous les reprendre.



