Mai 2022 – Un voyage entre mer, chair et rhum

On débarque à Roatán comme on entre dans une promesse. Une promesse chaude, moite, vibrante. West End Village, sur la côte nord, fut mon premier souffle. Le taxi s’est arrêté devant The Beach House, et tout de suite, j’ai su. Ce serait un séjour de lumière. Le genre de lumière qui ne vous quitte plus même une fois revenu chez soi.

La baie s’ouvrait devant moi — Half Moon Bay — comme un sourire. L’eau y était si calme le matin, qu’elle vous donnait l’illusion que le monde s’était arrêté pour vous laisser le temps de respirer. Je sortais, pieds nus, les cheveux encore humides de la nuit. Un café à la main, et l’impression douce de n’avoir rien à prouver.

Sandy Buns Bakery m’a appris que la chaleur a un goût. Celui du pain sucré, gonflé à la cannelle, qu’on mange à deux mains en regardant les premiers plongeurs marcher vers les bateaux. Les serveuses y sourient comme si elles savaient. Qu’on est bien. Qu’on n’a plus envie de rentrer.

Le Cannibal Café, avec ses brunchs où la salsa coule autant que le jus de mangue, est le genre d’endroit où les conversations s’étirent. Un couple d’Américains en semi-retraite me parla de leur projet d’élevage de papayes, entre deux Bloody Mary. C’est à Roatán qu’on entend les rêves les plus étranges, et qu’on les trouve beaux, parce qu’ici, rien n’est absurde.

Sundowners Beach Bar était le centre de gravité de chaque soir. Un bar de bois, pieds dans le sable, rempli de rires, de regards qui cherchent et de cocktails qui montent trop vite à la tête. J’y ai rencontré une Canadienne blonde et bronzée qui voyageait seule. Elle m’a parlé d’une plongée de nuit qu’elle venait de faire avec Moana Divers. Ses pupilles brillaient encore de lumière phosphorescente.

Alors j’ai plongé, moi aussi.

La nuit, l’océan devient un autre monde. Chaque mouvement de palme déclenche une pluie d’étincelles vertes — du plancton bioluminescent. Sous l’eau, on ne parle pas, mais on comprend. Je me suis senti minuscule et glorieux à la fois. Comme si je dansais avec des étoiles. Les guides de Moana sont doux, discrets, presque poétiques.

Les journées se finissaient souvent au Argentinian Grill. Le poisson grillé y fondait en bouche, parfumé de citron vert, entouré de légumes croquants. J’ai mangé en silence, un soir, à côté d’un couple d’Allemands. Ils s’échangeaient peu de mots, mais se touchaient souvent. Leur complicité m’a ému. Comme si la douceur avait un langage propre.

À Gingers Caribbean Grill, j’ai goûté un vivaneau entier, relevé d’épices locales. Le serveur me l’a présenté comme une offrande. Il avait raison.

Mais c’est à Paya Bay que les choses ont basculé. On y arrive par une route longue et cabossée, presque trop pour ceux qui ne savent pas attendre. Et puis soudain, l’horizon se déchire. Le resort s’accroche à une falaise, face à une mer qu’aucune barrière ne vient retenir. Un bijou de petit resort familiale de 12 chambres. J’y avais une petite chambre suspendue, où le vent dormait avec moi. Il n’y a que 4 de ces chambres, alors pensez à les demander lors de votre réservation.

Ici, les vêtements sont facultatifs. La peau prend le vent, le soleil, l’eau, comme une seconde naissance. Chaque recoin du resort est pensé pour le calme, la contemplation et l’abandon. Il y a une petite péninsule, secrète, entourée de rochers. On y arrive par des enfilades de petits sentiers ou on aime à se perdre pour mieux être surpris. J’y ai passé des heures, nu, à lire et à rêvasser, les yeux perdus dans l’horizon.

Un après-midi, j’y ai croisé un couple d’Américains de Washington DC. Lui, grand et silencieux, elle, gracile, tatouée, le rire facile. Nous avons partagé des fruits et des regards, puis chacun est retourné à sa chaise longue. Plus tard, je les ai revus, dans une crique plus isolée, et le froissement des feuilles n’était pas celui du vent.

La carte du restaurant n’est pas extrêmement diverse mais suffisamment pour varier les plaisirs. En ce qui me concerne, à chaque jour, du ceviche. À midi, au dîner, parfois au petit déjeuner. Du poisson à peine sorti de la mer, mariné dans le jus d’un citron frais. Et du rhum. Toujours du rhum.

Demandez à l’hôtel et ils vous organiseront une location de chevaux avec leur partenaire local. Oui, les chevaux sont nombreux sur l’île et en meilleure condition que je ne l’aurais imaginé. J’ai galopé sur Camp Bay Beach, libre comme l’air, au bord des larmes, criant presque. Le cheval sentait ma joie. Je le sais.

Le cocktail de fin de journée se prenait en terrasse, un verre de Pina Colada à base de fruits frais et de noix de coco fraîche dans une main, l’autre posée sur la hanche d’un souvenir. Et chaque soir, le coucher du soleil. Rouge, violent, somptueux. J’en ai vu beaucoup dans ma vie, mais ceux de Paya Bay sont comme des orgasmes du ciel. Tout s’arrête. On oublie qui l’on est.

La propriétaire, une femme vive et généreuse, m’a conduit elle-même vers ma dernière nuit. Sur le chemin, elle m’a parlé des enfants de l’île, de la mer qui monte, des trafics, des joies simples. J’ai écouté, les yeux pleins encore de lumière.

Le Clarion Suites, près de l’aéroport, m’a paru bien fade. Comme un baiser sans intention. Mais il offrait l’accès à AJ’s Monkeys and Sloths. Et tenir une femelle paresseux dans mes bras, c’était comme un rappel doux à l’enfance. Ses yeux, lents et ronds, semblaient me dire que tout allait bien. Que j’avais eu raison de venir.

Little French Key, en revanche, portait mal son nom. Un ancien parc, fatigué. Mais les bars y étaient encore ouverts, face à la mer, pour un dernier mojito. Un adieu discret.

Je ne retournerai probablement pas à Roatán. Le monde est vaste. Mais dans un coin de falaise, quelque part entre le vent et la mer, j’ai laissé un peu de moi. Et je sais que quelqu’un, un jour, s’assiéra sur le même transat, nu, libre, vibrant, et ressentira exactement ce que j’ai ressenti.

Un frisson. Et l’envie furieuse de ne jamais repartir.