Il y a des époques où la lumière semble reculer, où les idées se contractent et où l’ombre gagne du terrain. Notre époque n’y échappe pas. Derrière le vernis des discours policés et les écrans lumineux de nos vies connectées, souffle un vent froid d’obscurantisme.
Un obscurantisme qui ne s’annonce pas toujours en fanfare mais qui s’infiltre dans les discours moralisateurs, dans les interdits feutrés, dans la peur de l’autre et de ce qui ne nous ressemble pas.
Un obscurantisme qui avance masqué mais qui, comme au XVIIᵉ siècle, cherche à réduire l’individu à une norme, à un moule, à une soumission.

Les libertins du Grand Siècle finissant et du XVIIᵉ siècle, figures souvent plus subversives que frivoles, s’opposaient frontalement à cette emprise. Crébillon fils, Sade, Laclos, ou encore Vivant Denon, par leurs récits et leur pensée, défendaient l’idée que le corps, le désir et la pensée n’appartiennent pas à une morale imposée par l’Église. Ils s’inscrivaient dans un mouvement plus vaste qui allait devenir ensuite le Siècle des Lumières — où Voltaire dénonçait l’intolérance, Diderot combattait l’obscurantisme dans l’Encyclopédie, et Rousseau questionnait les fondements mêmes de la société.
Ce combat, mené à coups de pamphlets, de conversations dans les salons, d’œuvres censurées et de philosophies clandestines, avait pour but de libérer l’individu des chaînes invisibles de la religion puritaine et des dogmes qui régentaient la vie intime comme la vie publique.

Aujourd’hui, l’histoire semble nous tendre un miroir inquiétant. L’obscurantisme puritain, croyance rigide dans une vérité unique et intangible, a trouvé de nouveaux vecteurs. Les États-Unis, terre de contradictions, en offrent un exemple frappant : berceau de libertés proclamées et foyer d’un puritanisme militant qui, via les réseaux sociaux et une culture de la honte, tente de redessiner la norme selon ses propres codes.
Les algorithmes, armes modernes, servent parfois à amplifier la voix de ces nouveaux censeurs. L’individu est jugé, réduit, parfois effacé, non pour ce qu’il fait mais pour ce qu’il ose être.

Face à cela, l’arc-en-ciel de la Pride porte la même mission que les libertins d’hier : dire non à la peur, non à la standardisation des corps, des désirs et des vies. Ce drapeau n’est pas une simple mosaïque colorée ; il est l’image vivante de cette idée simple et puissante : une couleur seule est belle, mais ensemble elles font la lumière.

Participants souriants et costumés à la marche de la Fierté de Montréal 2022, vêtus de tenues vives et originales, portant des accessoires arc-en-ciel et célébrant la diversité et l’inclusion dans la rue.

À Montréal, les couleurs s’affichent avec fierté : chaque teinte raconte une histoire personnelle, et ensemble, elles font la lumière. Photo par Elvert Barnes

Ce symbole ne célèbre pas l’individu isolé tel que le rêve le capitalisme — consommateur, interchangeable, centré sur lui-même — mais l’individu qui affirme sa teinte propre et qui, en se mêlant aux autres, compose une clarté capable de percer toutes les nuits.

Nous, libertins modernes, avons nos couleurs. Elles sont faites de nuances charnelles et de libertés assumées, de reflets d’audace et de désir, de sensualité et de consentement. Elles ne sont pas supérieures aux autres, mais elles ont leur place dans ce grand prisme humain.
Nous savons que l’acceptation passe par le mélange, que la beauté naît dans l’échange, et que la lumière n’existe que lorsque les différences cohabitent et se complètent.

Face à l’obscurantisme puritain qui ressurgit, qu’il vienne des prêches du XVIIᵉ siècle ou des hashtags moralisateurs d’aujourd’hui, notre réponse ne peut être le repli. Elle doit être l’ouverture, la pluralité, la réaffirmation de notre droit d’exister comme nous sommes et de nous unir à celles et ceux qui portent leurs propres couleurs.

À chaque Pride, à chaque rencontre, à chaque instant où nos vies croisent celles des autres, nous avons le pouvoir de raviver cette lumière. Briller de mille teintes. Se mêler. Illuminer la journée, l’existence, et prouver qu’aucune nuit ne peut éteindre le jour quand il est fait de toutes nos couleurs.