Il y a dans nos vies un danger silencieux, insidieux, presque imperceptible : l’oubli de soi. Non pas l’oubli volontaire, libérateur, mais celui qui s’installe dans la répétition. Nous faisons toujours les mêmes gestes, prenons toujours les mêmes trajets, buvons le même café, nous abandonnons au confort de la routine. Et dans cette régularité, il nous arrive d’oublier que nous sommes vivants.

Être vivant, ce n’est pas seulement respirer, travailler, dormir. C’est sentir la brûlure d’un regard posé sur nous, l’imprévisible douceur d’un “bonjour” prononcé avec sincérité, la surprise d’un “je t’aime” lancé comme une gifle tendre. Ce sont les autres qui nous rappellent à l’ordre de l’existence. Sans eux, nous mourons à petit feu, non pas de manière brutale, mais par extinction progressive de l’esprit, de l’élan vital, de cette flamme intérieure qui a besoin d’air et d’étincelles.

Et dans cette lente érosion, il y a pire encore : la perte de l’estime de soi. Quand le désir de l’autre se fait rare, quand les gestes et les mots disparaissent, nous commençons à douter de notre propre valeur. Le manque de désir perçu comme un silence nous ronge. Pourtant, un simple “Alors ? Comment s’est passée ta journée aujourd’hui ?” suffit à rallumer une présence, à rappeler que nous comptons, que nous existons pour quelqu’un. Trois minutes de notre vie peuvent transformer celle de l’autre. Est-ce que ce n’est pas, finalement, ce que nous devrions protéger au cœur d’un couple ? Offrir ces perturbations positives, ces interférences douces, qui déchirent l’ennui avant qu’il ne devienne poison ?

Je sais de quoi je parle. Je suis mort en 2017 lorsque le cancer m’a terrassé. Vraiment. Je suis mort. Le moi d’avant est mort. Définitivement. Puisqu’il m’a été donné la chance de vivre une deuxième vie, je me dois d’être plus exigeant. Ne serait-ce que par respect pour ceux à qui la vie n’a pas offert cette deuxième chance. Stade 4, qu’ils disaient… Alors oui, je ne peux plus me contenter d’une existence tiède, endormie. Je veux, je dois être dérangé, perturbé, secoué par l’imprévisible de l’autre.

C’est ce rappel que je me suis écrit cette semaine : « Note à moi-même : n’oublie pas que tu es vivant. » Une phrase simple, presque banale, mais qui contient l’essentiel. Parce qu’on oublie. Parce qu’on se laisse aller. Parce que l’on croit que demain sera toujours là. Mais non. La vie se dissout dans les automatismes si nous ne la rattrapons pas. Se rappeler qu’on est vivant, c’est un geste de lucidité, une manière de secouer la poussière de la routine et de s’ouvrir à l’imprévisible. Ce n’est pas un slogan, c’est une discipline intérieure, un choix quotidien.

La routine, elle, est confortable comme un drap tiède, mais elle étouffe. Elle endort. Elle ne fait plus vibrer. Elle nous enferme dans une bulle d’ennui où rien ne dérange, où tout se répète. Mais il suffit qu’une étrangère croise notre chemin et soutienne notre regard une seconde de trop, il suffit qu’un amant inattendu ose effleurer notre peau au détour d’une soirée, pour que le cœur reparte en cavale et rappelle : “Tu es vivant.”

Pascal écrivait que « tout le malheur des hommes vient d’une seule chose, qui est de ne savoir pas demeurer en repos dans une chambre ». Ce repos forcé, cette immobilité, devient torture quand l’esprit se fige. Montaigne, lui, nous rappelait que « philosopher, c’est apprendre à mourir », mais aussi apprendre à vivre plus intensément, en embrassant le présent avec gratitude. Ces deux voix, pourtant si éloignées, se rejoignent dans une leçon commune : sans l’altérité, sans la perturbation des autres, nous cessons d’être.

C’est peut-être cela, le rôle essentiel des autres : nous déranger. Déplacer nos certitudes, fissurer nos murs, réveiller nos désirs endormis. Dans l’imprévisible de l’autre, il y a la promesse du vertige, la possibilité d’une renaissance. Le libertin le sait mieux que quiconque : ce n’est pas la répétition mécanique des corps qui le nourrit, mais la surprise des rencontres, l’inattendu du désir partagé, la variation infinie de l’âme humaine.

Michel Houellebecq l’a décrit, à sa manière désenchantée, dans La possibilité d’une île : un monde d’êtres clonés, privés d’altérité véritable, condamnés à l’ennui éternel. La solitude absolue y est une mort lente. À l’inverse, nous savons, nous qui vivons dans le tumulte et la chair, que ce sont les imprévus des autres qui nous sauvent de cette fade immortalité.

Un sourire échangé, un mot murmuré, une main posée sur la nuque : ce sont ces petits accidents qui nous maintiennent en vie. Et peut-être, finalement, que vivre n’est rien d’autre qu’accepter d’être bouleversé.