On aime répéter qu’aimer est simple.

C’est l’une des plus grandes hypocrisies de notre époque.

 

On se le dit comme une formule rassurante, une sorte de mantra romantique: aimer, c’est naturel. Comme respirer. Comme sourire. Comme laisser couler quelque chose de doux entre deux êtres.

 

Mais la vérité est tout autre.

 

Aimer demande des efforts.
Et plus encore: aimer demande du courage.

 

Car contrairement à ce que nous racontent les chansons et les publications mièvres sur Instagram, l’amour n’est pas seulement un élan généreux vers l’autre. C’est aussi une forme d’égoïsme parfaitement assumé.

 

Ce que nous aimons par-dessus tout, ce n’est pas tant aimer.

 

C’est être aimé.

 

C’est sentir le désir de l’autre glisser sur nous comme une caresse invisible. Sentir ce regard qui s’attarde. Cette tension presque imperceptible dans une conversation. Cette promesse silencieuse qui circule entre deux corps avant même qu’ils ne se touchent.

 

Dans le fond, ce que nous cherchons n’est pas tant l’amour que la confirmation de notre propre existence.

 

Le désir comme miroir

Les libertins du XVIIIᵉ siècle l’avaient compris bien avant nous.

Dans Les Liaisons dangereuses, Choderlos de Laclos ne décrit pas des monstres immoraux, comme on le croit souvent. Il décrit quelque chose de beaucoup plus banal: des êtres humains qui veulent être désirés.

 

La marquise de Merteuil et le vicomte de Valmont ne cherchent pas seulement la conquête.
Ils cherchent la preuve de leur pouvoir, de leur beauté, de leur présence dans le monde.

 

Le libertinage, à cette époque, n’était pas seulement une affaire de corps.
C’était un jeu de reconnaissance.

 

Le désir de l’autre devenait une monnaie symbolique.

 

Et rien n’a vraiment changé.

 

Casanova lui-même, souvent caricaturé en simple collectionneur de femmes, écrivait dans ses Mémoires:

«Le plaisir de séduire n’est rien sans celui d’être aimé.»

Cette phrase est terriblement moderne.

 

Parce qu’elle dit exactement ce que nous faisons aujourd’hui, mais avec des outils différents.

 

Le libertinage à l’ère du smartphone

Autrefois, le désir passait par une lettre.

Une lettre qui mettait des jours à arriver.
Une attente. Une tension. Une incertitude.

 

Aujourd’hui, il passe par un écran de quelques centimètres.

 

Un message.
Un cœur.
Une notification.

 

Notre téléphone est devenu ce que Michel Foucault aurait probablement appelé un dispositif permanent de confession.

 

Il est dans notre poche.
Toujours là.

 

Nous y cherchons la même chose que Valmont dans les salons parisiens: un signe d’intérêt.

 

Une validation.

 

Un désir.

 

Mais la différence est essentielle.

Autrefois, le désir demandait du temps.
Aujourd’hui, il est instantané.

Et tout ce qui est instantané devient rapidement consommable.

 

La logique du marché

Le sociologue Zygmunt Bauman parlait d’«amour liquide».

Dans une société dominée par la logique de la consommation, les relations humaines adoptent les mêmes règles que les produits.

 

On regarde.
On compare.
On choisit.
On remplace.

 

Eva Illouz l’a très bien montré dans ses travaux sur l’économie émotionnelle: le capitalisme ne vend plus seulement des objets. Il structure aussi la manière dont nous ressentons les choses.

 

Les applications de rencontre fonctionnent comme des catalogues.

Les réseaux sociaux comme des vitrines.

 

Le désir devient un flux permanent.

 

Mais ce flux a un prix.

 

Quand tout est disponible immédiatement, plus rien n’a vraiment de valeur.

 

Le paradoxe du désir

Le libertinage, le vrai, n’a jamais été une consommation.

Il reposait au contraire sur quelque chose de très fragile: la tension du désir.

 

Georges Bataille l’exprimait parfaitement:

«L’érotisme est l’approbation de la vie jusque dans la mort.»

Cette phrase étrange signifie quelque chose de simple:
le désir est puissant précisément parce qu’il est risqué.

 

Parce qu’il nous expose.

 

Parce qu’il peut être refusé.

 

Parce qu’il peut nous blesser.

Or notre époque tente de supprimer ce risque.

On multiplie les signaux faibles.
Les demi-intérêts.
Les flirt sans conséquence.

 

On entretient une forme d’indécence permanente: celle d’un désir affiché mais rarement assumé.

 

Tout est suggéré.

Peu de choses sont réellement vécues.

 

Le libertinage comme résistance

Dans ce contexte, le libertinage peut devenir une forme de résistance.

Pas celui des fantasmes caricaturaux.
Pas celui des clichés de soirées trop éclairées.

 

Mais celui qui repose sur la conscience du désir.

 

Un regard assumé.

Un intérêt clairement exprimé.

Une tension acceptée.

 

Le libertinage véritable n’est pas la multiplication des partenaires.

 

C’est la reconnaissance du désir comme force vitale.

 

Quelque chose qui circule entre les êtres.

 

Quelque chose qui ne peut pas être entièrement contrôlé.

Ni monétisé.

Ni transformé en algorithme.

 

Peut-on aimer sans attendre?

La grande question est peut-être là.

Peut-on aimer sans attendre quelque chose en retour?

 

Les philosophes ont souvent répondu oui.

 

Mais les libertins ont toujours été plus honnêtes.

 

Le marquis de Sade, provocateur génial et cynique absolu, écrivait:

«Il n’est point de passion qui ne se nourrisse d’elle-même.»

Autrement dit : nous aimons aussi pour ce que cela nous fait ressentir.

Et ce n’est pas forcément une mauvaise chose.

 

Le problème n’est pas d’attendre.

 

Le problème est de réduire l’autre à un simple miroir.

 

Exister dans le regard de l’autre

Jean-Paul Sartre écrivait dans L’Être et le Néant:

«L’enfer, c’est les autres.»

Cette phrase est souvent mal comprise.

Elle ne signifie pas que les autres sont insupportables.

 

Elle signifie que nous existons à travers leur regard.

 

Le désir n’est rien d’autre que cela:
un moment où quelqu’un nous regarde comme si nous étions uniques.

 

Dans une société saturée d’images et de sollicitations, cette expérience devient de plus en plus rare.

Et donc de plus en plus précieuse.

 

Le courage d’aimer

Alors oui.

Aimer est compliqué.

Parce qu’aimer demande d’accepter plusieurs choses à la fois:

  • que nous sommes égoïstes
  • que nous voulons être désirés
  • que nous avons besoin du regard de l’autre
  • et que ce regard peut disparaître

 

Mais c’est peut-être précisément là que réside la beauté du désir.

 

Dans cette incertitude.

 

Dans cette tension.

 

Dans ce moment fragile où deux êtres cessent, pour un instant, d’être des consommateurs d’attention pour devenir simplement des corps qui se reconnaissent.

 

Dans un monde où tout est disponible immédiatement,
le véritable luxe est peut-être là.

 

Prendre le temps de désirer.

 

Et surtout…

 

Oser se laisser désirer.