Et si la véritable liberté libertine ne consistait pas à pouvoir tout faire, mais à comprendre enfin ce que nous désirons vraiment ?

Il y a des soirs où je regarde autour de moi et où je me demande combien de nos désirs nous appartiennent réellement.

Une robe choisie parce qu’elle fera tourner les regards.

Une chemise légèrement trop ouverte parce que, ce soir-là, il faut bien jouer le jeu.

Un couple que tout le monde trouve terriblement séduisant.

Une expérience que l’on n’avait jamais vraiment envisagée avant d’entendre dix personnes nous expliquer qu’il fallait absolument l’avoir vécue.

Une soirée où l’on se surprend à chercher du regard ce qui pourrait arriver ensuite, non parce qu’on le désire profondément, mais parce qu’on se demande vaguement ce qui devrait arriver ensuite.

Nous parlons énormément du désir dans le monde libertin.

Nous parlons de nos envies, de nos fantasmes, de nos limites, de nos expériences.

Mais nous posons finalement assez rarement cette question beaucoup plus embarrassante :

Ce désir est-il véritablement le mien ?

Et c’est ici qu’un philosophe du XVIIᵉ siècle, austère en apparence, devient à mes yeux un compagnon de voyage étonnamment libertin.

Baruch Spinoza.

« Le Désir est l’essence même de l’homme »

Spinoza écrit dans l’Éthique :

« Le Désir est l’essence même de l’homme. »

La formulation exacte est évidemment plus développée : le désir est l’essence de l’homme en tant qu’elle est déterminée à agir par une affection. Mais l’idée centrale est là.

Et cette phrase change presque tout.

Parce que Spinoza ne considère pas le désir comme une faiblesse qu’il faudrait combattre.

Il ne nous explique pas qu’être sage consiste à devenir cet être parfaitement raisonnable qui aurait enfin réussi à faire taire son corps, ses pulsions et ses envies.

Au contraire.

Désirer, c’est vivre.

Le désir n’est pas quelque chose qui vient perturber notre véritable nature.

Il participe de notre nature.

Voilà déjà une pensée qui me plaît beaucoup.

Car j’ai toujours eu quelques difficultés avec cette étrange morale qui voudrait que l’être humain devienne respectable à mesure qu’il apprend à ne plus désirer.

Ne plus regarder.

Ne plus convoiter.

Ne plus fantasmer.

Ne plus être troublé.

Comme si la sagesse consistait progressivement à devenir une pierre tombale particulièrement bien élevée.

Je préfère infiniment Spinoza.

Le problème n’est donc pas de désirer

Imaginez une soirée.

Vous êtes dans un salon, un verre à la main.

La lumière est suffisamment douce pour embellir les visages sans les dissimuler complètement. Les conversations deviennent progressivement plus intimes.

Et puis quelqu’un entre.

Votre regard s’arrête.

Une seconde.

Deux peut-être.

Il y a quelque chose.

Vous ne savez pas encore quoi.

Une démarche.

Une voix.

Une façon de sourire.

Une épaule découverte.

Une manière de regarder les autres sans chercher leur approbation.

Quelque chose vient de se produire en vous.

Le libertinage nous apprend parfois à accueillir cet instant.

À ne pas immédiatement le condamner.

À pouvoir simplement penser :

Cette personne me plaît.

Ce qui ne signifie évidemment pas :

Cette personne m’appartient.

Ni même :

Je vais nécessairement faire quelque chose avec cette personne.

Simplement :

Je désire.

Et cette distinction me semble essentielle.

Le désir n’est ni une promesse, ni un contrat, ni un droit sur l’autre.

Il est d’abord une information sur moi.

Mais sommes-nous vraiment libres de désirer ?

C’est ici que Spinoza devient beaucoup plus dérangeant.

Car il écrit quelque chose qui vient brutalement fissurer notre belle certitude d’individus autonomes :

« les hommes ne se croient libres qu’à cause qu’ils ont conscience de leurs actions »

… alors qu’ils ignorent les causes qui les déterminent.

Autrement dit :

Nous savons ce que nous voulons.

Mais savons-nous pourquoi nous le voulons ?

Voilà une question que je trouve extraordinairement intéressante appliquée au libertinage.

Parce que notre milieu aime énormément parler de liberté.

Liberté sexuelle.

Liberté du couple.

Liberté du corps.

Liberté de séduire.

Liberté d’aimer plusieurs personnes.

Liberté d’expérimenter.

Tout cela est magnifique.

Mais encore faut-il distinguer la liberté de faire quelque chose de la capacité à comprendre pourquoi nous désirons le faire.

Et ce sont deux choses très différentes.

Le désir des autres

Nous sommes des animaux sociaux.

Et le libertin n’échappe évidemment pas à cette règle.

Il existe des corps que notre époque nous apprend à trouver désirables.

Des pratiques qu’un milieu nous apprend à considérer comme audacieuses.

Des lieux où il faudrait être vu.

Des expériences qu’il faudrait avoir vécues.

Des vêtements qu’il faudrait porter.

Des couples qu’il faudrait fréquenter.

Des corps qu’il faudrait montrer.

Et même une sorte de curriculum vitae invisible du « bon libertin ».

À force de fréquenter un milieu, ses normes finissent parfois par devenir nos désirs.

C’est là que Spinoza devient précieux.

Car il ne suffit plus de demander :

« Qu’est-ce que je désire ? »

Il faut ajouter :

« Qu’est-ce qui, en moi, produit ce désir ? »

Aurais-je désiré cela si personne ne me regardait ?

J’aime particulièrement cette question.

Je crois même qu’elle mérite parfois d’être posée avant certaines soirées.

Imaginez.

Vous avez préparé une tenue particulièrement audacieuse.

Vous vous regardez dans le miroir.

Vous aimez ce que vous voyez.

Parfait.

Mais demandez-vous :

Si personne ne devait jamais voir cette tenue, aurais-je quand même plaisir à la porter ?

La réponse peut parfaitement être non.

Et ce n’est pas grave.

Le désir d’être regardé est un désir parfaitement légitime.

La séduction est un jeu avec autrui.

Mais quelque chose change lorsque nous comprenons ce que nous sommes en train de chercher.

Je veux peut-être séduire.

Je veux peut-être provoquer.

Je veux peut-être être admiré.

Je veux peut-être rassurer mon ego.

Je veux peut-être simplement me sentir beau.

Ce ne sont pas les mêmes désirs.

Et les comprendre change profondément notre manière de les vivre.

Nous désirons parfois ce que nous croyons devoir désirer

Prenons une autre situation.

Un couple arrive dans une soirée libertine.

Ils discutent avec un autre couple.

Tout fonctionne parfaitement.

Ils sont beaux.

Sympathiques.

Élégants.

Expérimentés.

Objectivement, pourrait-on presque dire, toutes les cases sont cochées.

Plus tard vient cette question :

Alors ?

Et l’un répond :

– Ils sont super.

Puis silence.

Parce qu’au fond, quelque chose manque.

Cette petite étincelle parfaitement irrationnelle.

Le corps ne répond pas au curriculum vitae.

Et pourtant, combien de fois essayons-nous de convaincre notre désir ?

Ils sont pourtant très beaux.

Elle est exactement mon style.

Il est adorable.

Tout le monde les trouve sexy.

Peut-être.

Mais le désir n’est pas une démocratie.

On ne vote pas.

Et l’inverse est encore plus intéressant

Parce qu’il arrive aussi que quelqu’un ne corresponde absolument pas à ce que nous pensions désirer.

Et pourtant…

Une conversation dure un peu trop longtemps.

Les regards commencent à s’attarder.

Une proximité devient délicieuse.

Une main frôle un bras.

Rien d’extraordinaire.

Mais le corps a déjà compris quelque chose que notre liste de critères ignorait encore.

C’est probablement l’une des choses que le libertinage m’a apprises :

nous connaissons parfois beaucoup moins bien notre désir que nous le croyons.

Et c’est merveilleux.

À condition de rester curieux.

Le désir comme puissance

Chez Spinoza, le désir est intimement lié à ce qu’on appelle le conatus : cette tendance de chaque être à persévérer dans son être et à développer sa puissance d’exister.

C’est là que sa philosophie devient, à mes yeux, beaucoup plus intéressante qu’une simple célébration des plaisirs.

Car tous nos désirs ne produisent pas les mêmes effets.

Certaines rencontres nous agrandissent.

D’autres nous rapetissent.

Certaines expériences nous laissent étrangement heureux le lendemain matin.

Pas nécessairement parce qu’elles étaient spectaculaires.

Mais parce que nous avons l’impression d’avoir été profondément nous-mêmes.

D’autres expériences, pourtant beaucoup plus impressionnantes à raconter, laissent un goût étrange.

Pourquoi ai-je fait cela ?

Est-ce que j’en avais réellement envie ?

Est-ce que je voulais impressionner quelqu’un ?

Est-ce que j’avais peur de décevoir ?

Est-ce que je voulais appartenir au groupe ?

Est-ce que j’essayais simplement de ressembler à l’image que je me faisais d’un libertin ?

Voilà des questions infiniment plus intéressantes que le nombre de partenaires ou la longueur de la liste des expériences.

La joie comme boussole

Spinoza donne également cette magnifique définition :

« La Joie est le passage de l’homme d’une moindre à une plus grande perfection. »

Il ne parle évidemment pas ici de perfection morale.

Il parle d’une augmentation de notre puissance d’être et d’agir.

Et j’aime énormément utiliser cette idée comme une sorte de boussole libertine.

Après une rencontre, demandez-vous :

Est-ce que cette expérience m’a agrandi ?

Pas :

Est-ce que c’était suffisamment sulfureux ?

Pas :

Est-ce que mes amis vont trouver cette histoire extraordinaire ?

Pas :

Est-ce que cela fait de moi un vrai libertin ?

Mais :

Comment est-ce que je me sens ?

Plus vivant ?

Plus libre ?

Plus curieux ?

Plus proche de mon partenaire ?

Plus proche de moi-même ?

Alors peut-être avons-nous rencontré quelque chose qui ressemble à la joie spinoziste.

Libertinage ou nouvelle conformité ?

C’est probablement ici que ma réflexion devient un peu plus provocatrice.

Le libertinage prétend souvent nous libérer des normes de la société traditionnelle.

Très bien.

Mais il serait naïf de croire qu’un milieu qui détruit certaines normes n’en fabrique pas immédiatement de nouvelles.

Il existe aussi une conformité libertine.

Il faudrait être désinhibé.

Il faudrait être disponible.

Il faudrait aimer certaines pratiques.

Il faudrait être à l’aise avec son corps.

Il faudrait ne jamais être jaloux.

Il faudrait savoir partager.

Il faudrait toujours vouloir essayer quelque chose de nouveau.

Et surtout, il faudrait avoir l’air terriblement libre.

Quelle étrange prison ce serait que de devoir démontrer constamment sa liberté.

Je revendique exactement le contraire.

La liberté de désirer beaucoup.

Mais également :

la liberté de désirer peu.

La liberté de regarder.

La liberté de ne pas être intéressé.

La liberté d’être troublé.

La liberté de changer d’avis.

La liberté de découvrir un fantasme.

La liberté de découvrir qu’un fantasme était finalement beaucoup plus excitant dans notre imagination.

La liberté de dire oui.

Et cette merveilleuse liberté de dire :

Non, finalement, ce n’est pas moi.

Devenir la cause de ses désirs

Spinoza distingue les passions, dans lesquelles nous sommes largement déterminés par des causes extérieures, et les actions, dont nous sommes davantage la cause adéquate parce qu’elles procèdent d’une compréhension plus juste de ce qui nous affecte.

Je simplifie évidemment une philosophie beaucoup plus subtile.

Mais cette idée me paraît formidable pour penser le libertinage.

Le projet n’est donc pas de supprimer nos désirs.

Il est d’apprendre à les connaître.

Comprendre pourquoi cette personne m’attire.

Pourquoi cette situation m’excite.

Pourquoi le regard des autres compte autant ce soir.

Pourquoi cette expérience me tente.

Pourquoi celle-ci me laisse indifférent alors qu’elle semble passionner tout le monde.

Pourquoi parfois je désire davantage être désiré que posséder ce que je prétends désirer.

Et là, quelque chose change.

Nous ne sommes plus seulement traversés par nos désirs.

Nous commençons à les habiter.

Alors, que désirez-vous ?

Pas votre partenaire.

Pas votre groupe d’amis.

Pas Instagram.

Pas les photographies des dernières soirées.

Pas ce couple incroyablement expérimenté qui explique à tout le monde comment « bien » vivre le libertinage.

Vous.

Lorsque le bruit s’arrête.

Lorsque personne ne regarde.

Lorsque vous n’avez rien à prouver.

Que désirez-vous ?

Et surtout :

savez-vous pourquoi vous le désirez ?

Je crois que cette question peut nous accompagner longtemps.

Elle m’accompagne en tout cas.

Lire Spinoza sans devenir fou

Je ne vais pas vous mentir : commencer Spinoza directement par l’Éthique peut donner l’impression d’avoir accepté une invitation à une soirée où quelqu’un aurait oublié de préciser le dress code.

Définitions.

Axiomes.

Propositions.

Démonstrations.

Corollaires.

Scolies.

Le bonhomme ne plaisante pas.

Mais derrière cette architecture presque mathématique se cache une pensée extraordinairement charnelle de l’être humain : corps, affects, joie, tristesse, amour, haine, désir, imagination, servitude et liberté.

1. L’Éthique, de Baruch Spinoza

C’est le livre.

Pour le sujet qui nous intéresse ici, commencez éventuellement par la troisième partie : « De l’origine et de la nature des affections ».

Vous y rencontrerez le désir, la joie, la tristesse, l’amour, la haine et cette idée fondamentale selon laquelle notre vie affective correspond à des variations de notre puissance d’agir.

Ne cherchez pas nécessairement à tout comprendre à la première lecture.

Lisez.

Arrêtez-vous.

Revenez en arrière.

Prenez une phrase.

Emportez-la avec vous.

Spinoza est peut-être moins un philosophe que l’on termine qu’un philosophe auquel on revient.

2. Spinoza : philosophie pratique, de Gilles Deleuze

Si l’Éthique vous tombe des mains après trente pages, ne concluez pas immédiatement que vous êtes définitivement incompatible avec la philosophie du XVIIᵉ siècle.

Passez par Deleuze.

Son Spinoza : philosophie pratique est une excellente porte d’entrée pour comprendre les affects, la puissance, la joie, la tristesse et ce que signifie concrètement une manière spinoziste de vivre.

Puis revenez à l’Éthique.

Vous risquez de découvrir un livre complètement différent.

Le libertin que Spinoza ne fut probablement jamais

Je ne cherche évidemment pas à transformer Spinoza en philosophe des clubs libertins.

Ce serait ridicule.

Je lui emprunte autre chose.

Une question.

Une question terriblement simple et terriblement difficile :

Sommes-nous la cause de ce que nous désirons, ou sommes-nous simplement traversés par les désirs que notre histoire, nos blessures, notre ego, notre époque et les autres déposent en nous ?

Je ne crois pas que la liberté consiste à satisfaire tous ses désirs.

Je crois encore moins qu’elle consiste à les réprimer.

Peut-être commence-t-elle simplement lorsque nous essayons enfin de les comprendre.

Alors la prochaine fois que votre regard s’attardera un peu trop longtemps sur quelqu’un…

La prochaine fois qu’une proposition fera accélérer légèrement votre cœur…

La prochaine fois que vous hésiterez entre ce que vous voulez et ce que vous pensez devoir vouloir…

Ne jugez pas trop vite ce désir.

Regardez-le.

Interrogez-le.

Amusez-vous avec lui.

Demandez-lui d’où il vient.

Et demandez-vous surtout :

Est-ce véritablement mon désir ?

Parce qu’au fond, la plus belle transgression n’est peut-être pas de faire ce que les autres nous interdisent.

C’est de cesser de désirer ce que les autres ont choisi pour nous.