Chronique d’un Caprice Montréalais improvisé…
Ce soir-là, la ville vibrait comme un corps étendu sur le dos, offert à la lune.
Montréal n’était qu’un prétexte, une toile urbaine sur laquelle allait s’écrire un poème de sueur et de soupirs.
J’avais lancé le scénario quelques heures plus tôt, un simple post Facebook, presque une plaisanterie :
“Mettons que vous ayez prévu de participer au Public Disgrâce de L’Orage Club, ce soir…
Mettons que vous ayez besoin d’un Uber…
Mettons que je sois ce « faux » Uber pour venir vous chercher chez vous, et que je vous conduise jusqu’à l’Orage.
Mettons que vous puissiez être libre de faire ce que bon vous semble sur la banquette arrière en traversant les rues de Montréal…
Offrez-vous ce Caprice ”
Ils ont répondu. V et D.
Deux initiales. Deux complices.
Deux corps en tension, décidés à transformer ce simple trajet en un prélude charnel, un avant-goût fiévreux de ce que l’Orage leur promettait.
Je reçois un message texte de leur part. « Nous venons d’arriver »…
Nous avions convenu qu’ils laissent leur voiture non loin de l’Orage et que je vienne les chercher.
Comme un bon chauffeur, je m ’empresses de leur ouvrir la porte.
Ils sont montés dans la voiture sans bruit, comme on entre dans un théâtre où la pièce a déjà commencé.
Pas de grandes phrases. Essentiellement des regards.
L’air était dense, épais comme un rideau de velours.
Le cuir des sièges avait conservé la chaleur du jour, et le parfum d’ambre flottait encore, mélangé aux traces discrètes de mes précédents passagers…
Mais eux…Eux, apportaient une toute autre température.
Pas celle du thermomètre. Celle des peaux qui ont déjà décidé de ne pas résister.
Je conduisais.
Derrière moi, le silence se fendit.
Une première inspiration.
Longue.
Chargée.
Puis un souffle.
Et tout s’enclencha.
Les premiers souffles, les premiers soupirs; comme des éclats de promesses.
Puis le tissu.
Déchiré, déplacé, rejeté.
Le bruit d’une chemise qui glisse sur une peau encore fraîche.
Un rire, bas, grave.
Et puis, ce son. Ce son précis.
Une succion lente, humide, rythmée, délicieuse d’audace.
Je n’avais pas besoin de me retourner.
Je l’entendais.
La langue de V s’affairant sur la queue de D avec une application presque sacrée.
Un bruit de bouche éduquée, volontaire, méthodique.
Un bruit qui collait aux vitres comme une caresse.
Et les gémissements de D, retenus d’abord, puis relâchés par vagues, m’atteignaient en éclats courts, presque musicaux.
Je conduisais, concentré, mais mes mains sur le volant devenaient moites.
Le cuir de mon siège semblait lui-même absorber cette fièvre.
Le moteur ronronnait au même tempo que leurs corps.
À travers le rétroviseur, je vis enfin D, yeux clos, doigts crispés sur la chevelure de V, qui, de tout son corps, était à l’œuvre.
On aurait dit une peinture baroque : ombres, lumière, abandon.
Et puis, d’un coup, D la repoussa.
Pas violemment, mais avec cette urgence brute qu’on offre à la passion.
V retomba sur la banquette, à demi-dévêtue, haletante.
Sans attendre, D glissa sur elle, l’embrassa à pleine bouche, comme pour lui rendre la monnaie brûlante de ses caresses.
Ses doigts, en quête d’aveu, s’aventurèrent sans détour.
Ce ne fut pas une simple caresse, mais une plongée dans l’évidence.
Le son, soudain, devint organique.
Un clapotis clair, obscène dans sa franchise, éclata dans l’habitacle.
Le genre de bruit que seule la luxure la plus assumée peut oser produire.
Le cuir de la banquette en gémit lui aussi, imbibé d’une moiteur qui ne laissait plus place au doute.
V s’arqua sous le contact, ses soupirs devinrent des râles, rauques, brisés, sublimes.
Elle n’était plus seulement offerte.
Elle débordait.
Ses mains cherchaient.
Elles trouvaient.
Le tissu tomba.
Elle ne portait plus rien.
J’étais le conducteur.
Et pourtant, je n’étais plus au volant.
J’étais à l’intérieur du rythme, au cœur même de la scène.
Montréal défilait, indifférente, mais dans ma cabine, le temps se déformait.
Dans le rétroviseur, je volais des éclats.
La main de V sur la nuque de D.
Sa cuisse, offerte, ancrée dans le cuir, frémissante.
Leurs bouches.
Leurs souffles.
La voiture continua sa course à travers les rues du Plateau.
À l’arrière, c’était une scène de théâtre invisible.
Les sons avaient changé.
Les claquements de peau, nets, réguliers, cadencés.
Le cuir qui crissait.
La respiration de V, devenue plus aiguë, plus déchirante, comme si chaque frisson la rapprochait d’un précipice.
Je sentais la voiture vibrer. Osciller.
À chaque poussée de D, l’ensemble de la structure semblait répondre.
Les suspensions géraient tant bien que mal les secousses.
Et à chaque feu rouge, je m’imaginais les passants s’interrogeant :
Qu’est-ce qui bouge, dans cette berline noire ?
Pourquoi cette voiture semble-t-elle respirer ?
L’odeur maintenant.
Plus forte.
Pas sale.
Vraie.
Un mélange de sueur, de sexe, de parfum persistant et de cuir chauffé par les corps.
Un parfum de luxure consentie, de plaisir assumé.
Un encens de débauche.
Puis… Sa nuque.
Cette nuque renversée vers moi.
Comme un cri silencieux.
La tête rejetée en arrière, les cheveux collés par la chaleur.
Le cuir de la banquette grinçait.
Pas un grincement sec; un murmure.
Un gémissement du mobilier complice, qui savait que ce qui se jouait là ne devait jamais être raconté.
Seulement senti.
Ils n’étaient plus deux.
Ils étaient une seule fièvre.
Une seule pulsation.
Je ralentissais à chaque carrefour, choisissant les rues les plus longues, les plus discrètes.
Chaque arrêt devenait un crescendo.
Chaque virage, un frisson.
La voiture n’était plus qu’un vaisseau.
Un confessionnal roulant, où les péchés se murmuraient à la peau et se pardonnaient par la sueur.
Je sentais, dans mes paumes sur le volant, l’écho de leurs gestes, comme si chaque mouvement à l’arrière se répercutait dans mes nerfs.
Je les entendais comme on écoute une musique étrangère mais familière.
Ils étaient dans l’oubli total du monde.
Une dernière secousse.
Un cri étouffé.
Un souffle qui s’arrête.
Et puis… le silence.
Un vrai.
Celui d’après.
Le seul vrai silence.
Je les entendis rire. Un rire bas, rauque, complice.
Puis les tissus se rhabillèrent. Les souffles redevinrent calmes.
D rattacha sa ceinture sans cesser de sourire.
V se recoiffa sans se couvrir totalement, comme si elle souhaitait laisser une trace sur la banquette.
Ils s’étaient réinventés.
Je les déposai à leur voiture, à quelques pas de l’Orage.
La nuit les happa.
Ils n’avaient pas dit un mot.
Mais leur odeur restait.
Ils quittèrent la voiture, laissant dans l’air une fragrance…
Ni parfum, ni sueur.
Quelque chose de plus rare.
Une signature invisible.
Le Disgrâce venait de commencé et ils savaient déjà que ce n’était qu’un prélude…
Il existe des lieux pour la luxure.
Des clubs, des alcôves, des salons.
Mais parfois, le plus beau théâtre, c’est un simple habitacle en cuir, une ville qui dort, une musique soigneusement choisie, et le frisson d’un interdit accepté.



