Paris, toujours. Mais ce séjour là avait un goût plus épais, un parfum de draps froissés et de murs complices. J’avais choisi l’Hôtel Maxim Folies, pas pour ses étoiles, mais pour sa chambre où l’espace, rare à Paris, laissait de la place à nos excès. Le mobilier était discret, les murs clairs, mais je jurerais qu’ils vibrent encore des échos de nos soupirs et de ses cris de jouissance. La nuit fut torride, une cavalcade de corps dans une chambre devenue arène. Lorsque le jour filtra à travers les rideaux, nous avions laissé sur les draps l’empreinte humide de notre bataille, et un parfum de peau et de vin qui collait à nos lèvres.

Au matin, nous marchâmes à peine quelques pas jusqu’à Douieb, cette boulangerie juive qui parfume la rue de ses douceurs. Les desserts y sont fous : feuilletages croustillants qui s’émiettent entre les doigts, pâtisseries sucrées comme des baisers au réveil. Nous en mordîmes à pleines dents, riant comme des enfants, mais avec la lenteur gourmande des amants qui prolongent encore la nuit.
Je l’emmenai au Musée d’Orsay, mon temple. Les œuvres y sont trop nombreuses pour qu’un seul regard suffise. Il faut choisir, renoncer, ou se perdre dans l’ivresse. Elle se perdit. Ses yeux allaient de tableau en tableau, mais souvent revenaient vers moi. Je la suivais du regard comme je suivais les formes d’une statue. Ses cheveux capturant la lumière valaient toutes les toiles de Renoir. Je me souviens avoir pensé que si Manet l’avait peinte, il aurait posé ses pinceaux, terrassé par la vérité du désir.
Le soir, c’est au P’tit Barcelone, derrière l’hôtel, que nous trouvâmes refuge. Le bar à tapas vibrait de rires, de voix qui se chevauchaient, de verres qui tintaient. La vraie sangria y était un nectar rouge, sucré et fruité, comme un jus de passion fermentée. Elle en but deux verres, ses lèvres tachées de rubis, et je sus que plus tard, dans la chambre, le vin serait encore sur sa langue, mêlé à la mienne.
Le lendemain, nous cherchâmes un peu de calme, et la cour intérieure du Bambou nous offrit une oasis de fraîcheur. À peine avions-nous franchi la porte que le bruit de la ville disparut, remplacé par une quiétude sensuelle. Les bambous bruissaient doucement, et j’imaginais déjà sa robe glisser comme une feuille tombée, dans un décor trop parfait pour n’être que gastronomique.
Puis, le quartier Montorgueil fut notre terrain de jeu. Un café au Café du Centre, sur la terrasse, un expresso serré qui mordait les lèvres et réveillait la langue. Nous y restâmes longtemps, à regarder les passants, à imaginer leurs histoires, à rire de leurs allures, comme si Paris n’existait que pour nous offrir ce théâtre. Plus loin, au Florida, la terrasse décorée avec une élégance paresseuse nous accueillit pour un verre. Le temps s’y dilata, comme suspendu entre deux éclats de soleil, et je posai ma main sur sa cuisse, à peine couverte, savourant cette impudeur tranquille que seule une terrasse parisienne peut tolérer.
Le soir venu, nous nous élevâmes au Tout-Paris, sur le toit de la Samaritaine. La terrasse dominait la Seine, et Paris se tenait à nos pieds comme un amant docile. Les cocktails, précis et subtils, nous firent tourner la tête. Dans le verre, la glace cliquetait comme un rire étouffé, et chaque gorgée nous rapprochait un peu plus de ce vertige qui mène aux corps et surtout à notre prochaine étape: le Crazy Horse Saloon. Le théâtre tout entier est un hymne au corps féminin. Les lumières sculptaient les chairs, les rendaient tantôt irréelles, tantôt obscènes. Nous sortîmes ivres de ce spectacle où l’érotisme se fait art et profitâmes des bars de l’hôtel Prince de Galles puis du Joy pour nos derniers Expresso Martini. Mais le véritable tableau s’écrivit plus tard, dans la chambre. Elle jouit si fort que nos voisins, sans doute, comprirent que nous prolongions à notre manière le spectacle. Ce fut une nuit animale, décadente, où la lumière de Paris ne brillait plus que dans ses yeux et ses gémissements.

Épernay, ventre de craie et d’or
Après deux jours à Paris, nous prîmes la route. Deux heures et demie suffisent pour passer du tumulte à l’apaisement, de la pierre grise aux vignes vertes. Épernay se dévoila par ses coteaux, leurs noms prestigieux alignés comme des promesses.
Épernay, discrète et un peu fanée, nous accueillit avec ses façades d’un autre temps. On y devinait encore la splendeur bourgeoise, les bals, les rires cristallins, les fortunes construites sur des millions de bulles. La ville avait l’air de somnoler, mais sous ce vernis tranquille, je sentais déjà l’électricité monter.
Nous déjeunâmes à La Table Kobus avant la visite. La cuisine y était un retour aux sources, mais relevée d’une modernité subtile. Le canard au sang, sombre et puissant, nous laissa le goût du fer sur la langue, rappel de ce que le corps, aussi, contient de violence et de beauté.
Puis vint le Cellier Belle Époque de Perrier-Jouët, où chaque décor floral rappelait la sensualité exubérante d’une époque disparue. Les arabesques semblaient danser, comme si les murs eux-mêmes se souvenaient de fêtes décadentes.
Au château de Moët et Chandon, le guide évoqua l’histoire avec cette solennité d’archiviste : Dom Pérignon, l’obstiné moine bénédictin qui voulait dompter l’étoile dans une bouteille, la dynastie Moët qui fit de son rêve une puissance, et puis Napoléon, amant des caves, dont la présence hante encore les voûtes. Ses visites répétées scellèrent la gloire impériale du champagne, et donnèrent son nom à la cuvée qui reste ma préférée — après l’élégance lumineuse de la maison Ruinart.
Nous descendîmes dans les caves comme dans un ventre minéral. Le froid nous enveloppa, la craie exhalait ses parfums de terre mouillée et de lies patientes. Des milliers de bouteilles dormaient dans la pénombre, allongées comme des corps en attente d’éveil. L’humidité perlait sur les parois et sur sa nuque, que j’effleurai du bout des doigts, juste pour voir son frisson courir sous sa robe. Elle me répondit par un sourire équivoque qui me fit oublier l’histoire et le guide. Dans cet univers de silence et de pierre, nos pas résonnaient comme des battements de cœur.
À la dégustation, les flûtes scintillaient comme des lames fines. Le champagne monta aux lèvres avec un éclat nerveux, un jaillissement d’agrumes et de fruits blancs. Elle posa sa bouche sur le verre, et le liquide glissa comme un secret avant de s’échapper au coin de ses lèvres. Je le recueillis d’un baiser — l’or pâle et sa langue mêlés en une ivresse plus forte que l’alcool. Les bulles éclataient en cascade, au palais comme dans le bas-ventre, rappelant que le champagne a toujours été le complice des corps.
À la sortie de la ville, les vignes s’ouvraient à perte de vue. Nous y marchâmes comme deux intrus, dérangeant à peine le calme de cette fin d’après-midi. Entre deux rangs serrés, elle s’appuya contre un cep noueux, son souffle court, ses yeux allumés par ce mélange de désir et de jeu. Le vent soulevait sa robe, dévoilant l’arrondi d’une cuisse où ma main trouva refuge. Les feuilles bruissaient comme un rideau complice. Là, dans le froissement vert, nous fîmes corps avec la vigne, ajoutant à la mémoire des terres de Champagne une scène plus intime que toutes les batailles napoléoniennes.
Lorsque nos souffles redevinrent réguliers, le soleil déclinait déjà. Nous reprîmes la route vers notre prochaine destination, le corps encore vibrant, la peau marquée des vignes, et l’odeur du champagne toujours sur nos lèvres.
Le soir, nous atteignîmes Bruxelles.






















































