Il y a une idée séduisante, presque romantique, dans le fait d’avoir une identité secrète libertine. Une seconde peau. Une zone franche. Un territoire choisi, secret, maîtrisé, qui nous appartient.
Une sorte de pièce cachée derrière la bibliothèque, où l’on peut enfin respirer sans le regard du conjoint, des parents, du patron, des collègues, du voisin qui juge la longueur de la jupe ou la solidité du couple.
En théorie, cette identité-là devrait servir à une chose essentielle: se rapprocher de soi.
Pas de ce que l’on projette.
Pas de ce que l’on vend.
Mais de ce que l’on est, vraiment.
Et pourtant.
À force d’observer le milieu libertin contemporain, clubs, réseaux sociaux, profils, photos, codes implicites, une chose me saute aux yeux : le décor change, mais la pression reste.
Deux identités, une même angoisse
La première identité, celle du quotidien, on la connaît tous.
Elle est faite de compromis, de silences polis, de rôles sociaux bien repassés.
Elle fatigue, parfois. Souvent même.
Alors on crée une seconde identité. Libertine. Choisie.
Censée être libre, affranchie, consentie.
Et pourtant, dans cet espace qui devrait être une soupape, surgit une vieille question, tenace, collante:
Est-ce que je suis assez…?
Assez beau.
Assez musclé.
Assez jeune.
Assez désirable.
Assez “dans les codes”.
La liberté promise se transforme alors en audition permanente.
Ce n’est plus une identité refuge.
C’est une vitrine.
Le piège du corps comme monnaie unique
Soyons honnêtes: le libertinage n’a jamais nié le corps.
Le désir passe par lui. C’est sain. C’est humain.
Le problème commence quand le corps devient la seule valeur lisible.
Quand la richesse intérieure, la voix, la présence, la curiosité, la douceur, la maturité émotionnelle, l’intelligence relationnelle… deviennent invisibles derrière une photo filtrée.
Quand le libertinage, au lieu de déconstruire les normes du monde extérieur, les recycle avec encore plus de violence, parce que tout est condensé, accéléré, comparé.
Et là, quelque chose déraille.
Quand l’identité secrète n’ose plus parler
C’est probablement le point le plus troublant.
Comment peut-on être dans un monde volontairement secret, choisi, censé être plus libre…
et ne pas réussir à parler?
Ne pas oser dire:
-
que ça ne va pas,
-
qu’on doute,
-
qu’on se sent de trop,
-
qu’on se compare en permanence,
-
qu’on se sent invisible,
-
qu’on se sent rejeté sans comprendre pourquoi.
À cet endroit précis, l’identité libertine cesse d’être une libération.
Elle devient une seconde prison mentale.
Et cette prison-là est particulièrement dangereuse, parce qu’elle est silencieuse.
Estime de soi, dépression, et angles morts
Les sciences humaines sont très claires sur un point:
l’isolement émotionnel est un facteur majeur de détresse psychologique.
Les travaux de l’Organisation mondiale de la santé montrent que la dépression est aujourd’hui l’un des principaux facteurs de risque du suicide, toutes tranches d’âge confondues.
Elle n’est pas une faiblesse morale.
Elle n’est pas un manque de volonté.
C’est une maladie complexe, multifactorielle, documentée, étudiée, reconnue.
En France et au Canada, des institutions comme l’INSERM ou l’American Psychological Association soulignent un point constant:
les personnes qui vivent une dissonance identitaire prolongée (être quelqu’un en surface, quelqu’un d’autre en profondeur) sont plus exposées à l’épuisement psychique.
Le libertinage, mal vécu, peut amplifier cette dissonance:
-
on se montre libre mais on se sent jugé,
-
on se veut désirant mais on se sent évalué,
-
on affiche une sexualité assumée mais on tait sa vulnérabilité.
C’est un cocktail fragile.
Le malentendu fondamental
Voilà ce que je n’arrive pas à comprendre, moi non plus.
Si cette identité secrète n’est pas un lieu où l’on peut être plus vrai,
alors à quoi sert-elle?
Si elle ne permet pas:
-
de parler plus facilement,
-
de tomber le masque,
-
de dire “je ne vais pas bien” sans perdre toute valeur sociale,
alors elle ne libère rien.
Elle alourdit.
Elle rajoute une couche de performance là où il devrait y avoir de la respiration.
Repenser le libertinage comme espace de réparation
Peut-être qu’il est temps de rappeler une évidence inconfortable:
Le libertinage n’est pas une vitrine sexuelle.
C’est, ou ça devrait être, un espace relationnel élargi.
Un endroit où le désir n’efface pas l’humain.
Où l’estime de soi ne dépend pas uniquement du regard des autres.
Où la parole a autant de valeur que le corps.
Un espace où l’on peut dire:
“Je doute.”
“Je me compare.”
“Je me sens fragile en ce moment.”
Et où cette parole ne disqualifie pas, mais rapproche.
Une responsabilité collective, sans grand discours
Parler de dépression et de suicide dans le monde libertin n’est pas exagéré.
Ce n’est pas dramatique au sens théâtral.
C’est lucide.
La prévention, selon les référentiels de l’OMS et des associations de psychologues cliniciens, passe par:
-
la normalisation de la parole,
-
la reconnaissance des signaux faibles,
-
la réduction de la honte liée à la vulnérabilité.
Exactement l’inverse de ce que produit une culture de la performance permanente.
Une identité secrète ne devrait jamais devenir une cellule capitonnée.
Si le libertinage ne permet pas d’aimer son corps sans se réduire à lui,
d’exister sans se comparer,
de parler sans se justifier,
alors il rate quelque chose d’essentiel.
La liberté n’est pas d’être désiré par tous.
La liberté, c’est de pouvoir être soi sans disparaître.
Pourquoi une identité secrète, censée libérer, peut-elle devenir une cage encore plus rigide?
Quand la liberté se met à ressembler à un produit
Il y a autre chose qui me trouble profondément, et que je n’arrive pas à balayer d’un revers de main.
J’ai l’impression que le libertinage, celui que nous vivons aujourd’hui, s’est lentement transformé. Pas brutalement. Pas par complot. Mais par glissement.
Comme beaucoup de choses dans notre monde.
Ce qui devait être un espace de respiration ressemble parfois à une activité de consommation.
Une expérience parmi d’autres.
Une sortie.
Un produit.
On “fait” une soirée libertine comme on ferait un resto, un escape game ou un week-end bien-être.
On consomme du désir.
On consomme des corps.
Parfois même, on consomme des personnes, sans vraiment s’en rendre compte.
Et je ne dis pas ça avec mépris.
Je m’inclus dans la réflexion.
Je fais partie du décor.
Mais je m’interroge:
Quand le libertinage devient une offre, une vitrine, un marché, que reste-t-il de l’humain fragile qui venait y chercher autre chose que du sexe?
Une dérive douce, mais réelle
À l’origine, du moins dans l’imaginaire que j’en ai, le libertinage était une manière de s’affranchir.
Des règles morales.
Des carcans sociaux.
Des rôles assignés.
Aujourd’hui, il est porté par:
-
des clubs qui doivent remplir,
-
des plateformes qui doivent retenir,
-
des profils qui doivent séduire,
-
des images qui doivent performer.
Et sans même que l’on s’en rende compte, la logique s’inverse:
ce n’est plus l’individu qui utilise l’espace pour se libérer,
c’est l’espace qui impose ses propres normes.
Être beau.
Être désirable.
Être visible.
Être validé.
Exactement comme ailleurs.
Mais avec moins de filets.
Les “Lumières obscures” du libertinage moderne
Je n’arrête pas de penser à cette idée des Lumières obscures, théorisée par Curtis Yarvin dans un tout autre contexte, mais dont le mécanisme me semble étrangement familier.
Une promesse d’émancipation…
qui finit par produire quelque chose de plus froid, plus cynique, plus instrumental.
Je ne dis pas que le libertinage serait devenu idéologiquement sombre.
Je dis que, parfois, il s’est vidé de sa fonction réparatrice.
Il affiche la liberté, mais il exige la performance.
Il promet l’affranchissement, mais il renforce la comparaison.
Il vend l’ouverture, mais tolère mal la fragilité.
Et dans ce décor-là, certains s’épuisent.
Pourquoi l’identité secrète n’allège pas toujours le poids
C’est là que je bloque vraiment.
Si le libertinage est une identité secrète, choisie, contrôlée, alors il devrait permettre d’assumer plus facilement ce qui est impossible à assumer dans la vie publique.
Et pourtant, je vois l’inverse.
Je vois des gens qui, dans cette identité cachée,
se sentent encore plus coincés,
encore plus jugés,
encore plus seuls.
Peut-être parce que le secret crée une pression supplémentaire:
ne pas décevoir,
ne pas sortir du rôle,
ne pas laisser transparaître le doute.
Peut-être parce que l’espace s’est élargi trop vite, attirant aussi des personnes qui ne cherchent pas une liberté assumée, mais simplement une autorisation morale à tromper, à consommer sans se regarder en face.
Et quand ces logiques-là entrent dans un espace censé être bienveillant, le regard devient plus dur. Le jugement plus rapide. Le silence plus lourd.
Les hommes, encore une fois seuls entre eux
Il y a aussi un autre angle qui me hante, surtout depuis ce qui est arrivé.
Dans notre milieu, l’intimité entre femmes est souvent tolérée, encouragée, valorisée.
Entre hommes, elle reste compliquée. Suspecte. Mal à l’aise.
C’est étrange mais pourquoi les soirées réservés aux hommes ne fonctionnent pas lorsqu’il n’y a pas de sexe alors qu’elles fonctionnent bien avec les femmes?
Un homme peut désirer.
Un homme peut performer.
Un homme peut séduire.
Mais un homme qui doute, qui faiblit, qui a besoin d’un autre homme pour simplement parler, pour être tenu, pour être écouté sans être analysé…
ça reste difficilement acceptable.
Alors beaucoup se taisent.
Les institutions de santé mentale le documentent depuis des années: les hommes demandent moins d’aide, parlent moins de leur détresse, et meurent plus souvent par suicide.
Non pas parce qu’ils souffrent plus.
Mais parce qu’ils souffrent plus seuls.
Et dans un monde libertin où l’on ose le corps mais rarement l’émotion entre hommes, cette solitude devient dangereuse.
La bisexualité comme révélateur du malaise
Il suffit parfois d’un mot pour voir craquer le vernis: bisexualité.
Chez les femmes, elle est souvent fantasmée.
Chez les hommes, elle reste jugée.
Même quand elle n’est qu’intellectuelle.
Même quand elle n’est qu’exploratoire.
Même quand elle n’est qu’une question.
Et ce jugement-là empêche quelque chose de fondamental:
- la possibilité de se découvrir sans honte,
- de reconnaître ses fragilités,
- d’accepter ses zones floues.
Quand on ne peut pas dire qui l’on est,
on ne peut pas dire non plus quand on ne va pas bien.
“Il était pourtant très actif”
Il y a une phrase qui me revient sans cesse :
il était très actif dans la communauté.
- Présent.
- Visible.
- Engagé.
Et pourtant, ça n’a pas suffi.
Les données officielles sur le suicide rappellent une chose terrible mais essentielle: on peut être entouré et profondément seul.
La détresse ne se mesure pas au nombre de soirées, de messages ou de sourires affichés.
Ce n’est pas ce que le libertinage devrait être, selon moi.
Il ne devrait pas renforcer la solitude.
Il ne devrait pas enfermer.
Il ne devrait pas faire taire.
Il devrait être un endroit où l’on peut tomber le masque, pas en ajouter un autre.
Et si nous voulons qu’il reste un espace de liberté, alors il faudra peut-être accepter quelque chose de radicalement simple:
moins de vitrines,
plus de liens,
moins de consommation,
plus de présence.
Je n’ai pas de réponse.
J’ai une inquiétude.
Et le souvenir d’un ami qui n’est plus là.
Et peut-être que cette inquiétude mérite d’être partagée, justement pour éviter que d’autres disparaissent dans le silence.
Mais je vais me permettre une phrase simple, parce que les sources officielles convergent sur l’importance de l’accès au soutien et de la réduction de la stigmatisation:
Quand quelqu’un ne parle pas, ce n’est pas forcément qu’il n’a rien à dire; c’est souvent qu’il ne se sent pas en sécurité pour le dire.
Et si le libertinage n’est pas capable d’offrir cette sécurité-là, alors oui: il a dérivé.
Si toi, ou quelqu’un qui lit, traverse une détresse ou des pensées suicidaires, appelle de l’aide, il existe au Canada un accès immédiat, 24/7:
Appelle ou texte le 9-8-8
Cette ligne d’aide en cas de crise de suicide, offre un soutien bilingue (français/anglais) gratuit et confidentiel.
Des intervenants formés répondent aux personnes en détresse ou pensant au suicide.



