Chapitre I — Où l’on apprend que le plaisir a une langue qui se parle en deux accents

C’était une époque claire et fauve, comme sait l’être un printemps à Montréal quand les dernières plaques de neige cèdent sous le souffle humide des premiers après-midis tièdes. Les jupes reprenaient leurs droits sur les jambes et les regards, et l’air portait ce parfum de possibles, lourd de promesses que nul hiver ne saurait plus étouffer. J’étais arrivé d’Europe, les narines encore gorgées de souvenirs de zincs parisiens, de lèvres peintes et de poings serrés sur des draps froissés. J’avais posé mes valises sur le Plateau, un coin qui ressemble à un baiser trop long : sucré, bruyant, et toujours prêt à vous mordre.

Mon petit appartement sentait le bois humide et le pain chaud de la boulangerie d’à côté. Un Français y râlait chaque matin sur la farine locale, comme s’il cherchait à rappeler Montmartre sous ses ongles. Le soir, un bar jazz s’allumait, les trompettes coulaient entre les fesses serrées des tabourets. Parfois, un couple, trop éméché pour feindre encore la pudeur, s’y pelotait à la vue de tous — elle, robe retroussée sur une cuisse pâle, lui, paume perdue entre les cuisses, la langue perdue ailleurs.

Je me laissai aspirer par les premiers soirs. Le Rouge Gorge m’apprit que les lèvres se trempent dans le vin comme dans une épaule nue. Au Bily Kun, j’aimais lever mon verre sous l’œil vide des autruches empaillées, tandis qu’une main étrangère s’égarait sur ma hanche dans un couloir trop sombre pour être innocent. Il y a dans ce bar une odeur de plumes et de foutre, de baisers volés dans un éclat de rire.

Mais c’est au Wiggle Room que Montréal me fit sa vraie révérence. Un soir d’avril, les bas résille claquaient sur les cuisses des danseuses, et la loge, là-haut, se gorgeait de soupirs qu’on tentait de faire passer pour des rires. Sur une banquette, une brune offrit son décolleté à un couple, la gorge arrosée d’un bourbon qui coulait jusqu’au nombril — elle gloussait, lui mordait, et je me surpris à bander sous ma veste, pris entre ma décence d’homme seul et le désir qui me rongeait déjà.

Hemingway l’avait compris à Paris : la ville est une putain qu’on paye de ses insomnies. Montréal est une maîtresse plus audacieuse encore. Sa langue oscille entre le joual chaud du Village et le français ciselé des expats. Au Big in Japan, j’aperçus un baiser échangé entre deux hommes, soudain interrompu par la main curieuse d’une femme qui, d’un geste, sut imposer le trio qu’elle désirait. Ils disparurent derrière un rideau de velours — je n’en vis que des ombres, des formes penchées, des corps qui s’entrouvrent comme des livres qu’on relit en secret.

Au Cloakroom, on commande un Old Fashioned, mais c’est une gorge qu’on lèche derrière un paravent. Le cuir des banquettes garde encore les râles de celles et ceux qui s’oublient là, un instant, avant de revenir en titubant, la chemise mal boutonnée et l’œil brillant.

Les nuits filaient comme des jambes croisées. Dans le Village, je pris goût aux trottoirs glissants de désir. Un simple regard échangé dans une ruelle, une main sur mon épaule. Un homme, barbe soignée, m’invita du coin de l’œil. Je le suivis sans mot dire. Nos langues se battirent dans une cage d’escalier, nos bites aussi, sans promesse, sans tendresse, mais avec la violence fiévreuse de ceux qui se savent libres.

L’aube me trouvait souvent au Atwater Cocktail Club. Des corps se serraient encore, essuyant la dernière goutte de gin sur des lèvres qui avaient connu trop de confidences. Parfois, je voyais une femme pleurer de plaisir, la joue posée contre un torse inconnu, tandis qu’un autre, plus discret, lui offrait sa paume comme un second oreiller.

Les disputes se réglaient au petit matin, autour d’un smoked meat partagé chez Schwartz’s. On y goûtait la viande comme on lèche une blessure : lentement, sans pudeur, chacun ruminant ses victoires ou ses regrets de la nuit.

Et quand je croyais avoir tout vu, Montréal me reprenait ailleurs. Un baiser volé à la sortie du Dièse Onze, une caresse sous la table du 4ième mur, la moiteur inavouable du Stereo — là où le beat cogne plus fort que la morale. J’y ai vu un couple trop beau pour être vrai, se frotter l’un à l’autre comme deux chiens en chaleur, dans un coin du dancefloor. Autour, personne ne disait mot. Chacun savait qu’ici, la nuit ne finit pas : elle s’étire dans la sueur, les basses, les fluides, et se transforme en souvenir qu’on écorche à l’aube.

Non, cette ville ne se raconte pas. Elle se suce, se lèche, s’avale comme un fruit trop mûr. Elle est une caresse, parfois gelée, souvent brûlante. Une étreinte qu’on ne quitte jamais tout à fait. Et moi, j’y vagabonde encore, la queue encore lourde de promesses qu’elle sait faire naître au détour d’un simple regard.

Et ce n’est qu’un début… Une simple et sage mise en bouche…