Il y a des villes que l’on visite.
Et puis il y a celles qui restent.
Prague est restée.
La première fois que j’ai vu Prague, c’était en 1997. Enfin, je crois. Les dates deviennent floues après presque trente ans. Les souvenirs, beaucoup moins.
Nous étions en route vers la Pologne. Nous voyagions en camping-car. Il faisait déjà froid, ce devait être l’automne. Elle n’était pas encore ma femme.
Je me souviens du pont Charles, des marionnettistes, des pavés, de cette ambiance incroyablement bohème qui enveloppait alors la ville. Nous avions traversé la Vltava, marché vers le château, cherché l’endroit où avait été tournée une scène du premier Mission: Impossible.
Et c’est à Prague, sur le Pont Charles, que je lui ai demandé sa main.
Difficile, après cela, de considérer Prague comme une simple destination touristique.
Mais il y a un autre souvenir.
Plus étrange encore.
Après avoir mangé dans un petit restaurant tchèque sous des arches, quelque part dans la Vieille Ville, nous marchions pour rejoindre notre camping-car. Il devait être 22 h 30. Les rues étaient devenues calmes.
Et nous avons entendu une voix.
Une femme chantait a cappella.
La mélodie nous était familière: « Lascia ch’io pianga« , de Haendel. Nous avons suivi la voix.
Plus nous avancions, plus elle devenait claire.
Puis nous l’avons vue.
Une femme debout sous l’auréole d’un réverbère, adossée à un mur, chantant seule dans la nuit.
Et soudain :
clac, clac, clac, clac…
Les fers d’un cheval sur les pavés.
Un fiacre est sorti de l’obscurité derrière nous. Le cheval est passé lentement, la voiture découverte derrière lui, puis a tourné devant cette femme qui continuait de chanter.
Pendant quelques secondes, Prague avait cessé d’être une ville.
C’était une scène de cinéma.
Et lorsque nous nous sommes approchés, nous avons aperçu son fauteuil roulant plié contre le mur. Elle n’avait plus l’usage de ses jambes. Elle s’était mise debout, appuyée contre la pierre, simplement pour chanter.
Je n’ai jamais oublié cette nuit.
Vingt-deux ans plus tard, en décembre 2019, je suis revenu à Prague.
Certaines villes savent attendre.

Revenir, marcher et recommencer à prendre des rues simplement parce qu’elles donnent envie.
Revenir
Officiellement, j’étais revenu pour travailler.
Une conférence.
Quelques journées parfaitement sérieuses.
Mais la conférence n’a finalement aucune importance dans cette histoire.
Elle n’était qu’un excellent prétexte pour revenir.
J’ai donc prolongé le séjour.
Sept jours à Prague.
Assez pour arrêter progressivement de visiter la ville et recommencer à la ressentir.
Et surtout : marcher.
Prague doit se faire à pied.
Oubliez la voiture dans le centre historique. Elle ne vous servirait qu’à manquer ce qui rend cette ville extraordinaire.
Marchez.
Perdez-vous.
Prenez une rue parce qu’elle vous plaît.
Entrez dans un café parce que vous avez froid.
Ressortez parce que vous entendez de la musique.
Suivez une femme parce que son rire vous intrigue — enfin, pas trop longtemps, sinon cela devient inquiétant.
Changez de rive.
Changez de bar.
Changez de programme.
Prague récompense merveilleusement l’indiscipline.
Décembre
J’y étais début décembre.
Il faisait froid.
Vraiment froid certains soirs.
Mais c’est probablement l’une des plus belles périodes pour découvrir Prague.
Parce que la ville possède alors deux températures.
Dehors : le froid, la pierre, la Vltava noire, les pavés, le souffle qui devient blanc.
Dedans : tout est chaud.
Les cafés.
Les restaurants.
Les caves de jazz.
Les bars.
Les clubs.
Les corps.
Et entre les deux, les marchés de Noël.

Marché de Noël, façades illuminées et froid dans les rues de la Vieille Ville.
La place de la Vieille Ville est somptueuse à cette période.
L’immense sapin, les petites échoppes, les lumières, les façades éclairées, les deux tours gothiques de Notre-Dame du Týn qui dominent tout cela avec une arrogance absolument magnifique.
Ça sent le sucre.
La cannelle.
Les épices.
La viande grillée.
Les pâtisseries.
Le vin chaud.
On marche avec un verre fumant entre les mains.
Les gens se serrent.
Les joues rougissent.
Les manteaux se frôlent.
Et quelque part derrière cette fête se trouve l’horloge astronomique, rappelant régulièrement à tout le monde que le temps passe.
Je n’avais aucune envie qu’il passe.
Staré Město, se perdre avant toute chose
Commencez par la Vieille Ville.
Mais ne faites surtout pas l’erreur d’essayer de « faire » la Vieille Ville.
Laissez-la vous faire.
Staroměstské náměstí, l’horloge, Týn, la place Franz-Kafka, Karlova…

La Vieille Ville ne se visite pas vraiment : elle se traverse, se contourne et finit par vous perdre.
Puis oubliez la carte.
Une façade vous attire ?
Allez voir.
Une cour est ouverte ?
Entrez.
Une cave laisse échapper de la musique ?
Descendez.
À Prague, il faut beaucoup descendre.
J’y reviendrai.
Lorsque la faim arrive, laissez-la également choisir le chemin.
Dans mes carnets s’accumulent Mincovna, Restaurant Bohemia, U Zlatého tygra, U Černého Medvěda, U Zlatého Hada, Staromáček…
Des adresses différentes, parfois touristiques, parfois plus traditionnelles, qui permettent surtout de faire ce que j’aime : ne pas organiser une journée autour d’un restaurant, mais trouver un restaurant parce que la journée vous a conduit jusque-là.
La cuisine tchèque n’est pas exactement timide.
Du porc.
Encore du porc.
Des sauces.
Des pommes de terre.
Du chou.
Des dumplings — ces fameux knedlíky qui ressemblent probablement à cette étrange pâte compacte dont je conservais le souvenir de 1997.
Une bière.
Puis éventuellement une autre.
En décembre, après quelques kilomètres à pied, tout cela devient absolument merveilleux.
Entrez dans les cafés
Surtout, prenez le temps des cafés.
Pas « prendre un café ».

À Prague, le plaisir consiste aussi à pousser une porte et à s’attarder beaucoup plus longtemps que prévu.
Aller au café !
La nuance est fondamentale.
Le Café Louvre.
Le Café Imperial.
Le Grand Café Orient, dans cette étonnante Prague cubiste.
Le Café Savoy.
La Kavárna Obecní dům, près de la Maison municipale.
Le Café Platýz.
Entrez parce que vous avez froid et faites semblant de vouloir repartir vingt minutes plus tard.
Vous n’y arriverez pas.
Les cafés pragois sont faits pour perdre du temps.
On enlève les gants.
Puis l’écharpe.
Puis le manteau.
On retrouve progressivement son corps.
Les mains entourent une tasse brûlante.
Ça sent le café fraîchement moulu, le beurre, le chocolat, le sucre.
Une femme lit seule quelques tables plus loin.
Un couple parle à voix basse.
Deux personnes se regardent beaucoup plus qu’elles ne parlent.
Amants ?
Amoureux ?
Premier rendez-vous ?
J’aime inventer la vie des gens dans les cafés.
Et puis Prague est une ville délicieuse pour observer.
Le pont Charles n’est pas un monument
C’est un passage.

Je l’ai traversé plusieurs fois. De jour, au crépuscule, puis encore la nuit.
Traversez-le.
Puis retraversez-le.
Le matin.
Au crépuscule.
La nuit.
Le jour, on regarde les statues.
La nuit, elles semblent vous regarder.
Le château domine Malá Strana.
La Vltava devient noire.
Les réverbères s’allument.
Les silhouettes remplacent progressivement les touristes.
Et si vous êtes avec quelqu’un qui vous plaît, arrêtez-vous au milieu.
Prague offre quantité de prétextes pour embrasser quelqu’un.
Le pont Charles est probablement l’un des meilleurs.
On regarde le château.
On regarde l’eau.
On se rapproche parce qu’il fait froid.
Puis on oublie momentanément le château.
Cela arrive.
Malá Strana, le baroque n’a jamais été très sage
De l’autre côté, Prague devient plus voluptueuse.

À Saint-Nicolas, marbres, ors, fresques et courbes rappellent que l’extase religieuse peut être terriblement sensuelle.
Malá Strana.
Saint-Nicolas.
Les palais.
Les façades.
Les courbes.
Le baroque partout.
Le baroque est merveilleusement sensuel.
Des drapés.
Des corps.
Des extases.
Des bouches entrouvertes.
Des saints qui semblent jouir de Dieu avec une intensité qu’un libertin parfaitement respectable aurait beaucoup de difficulté à maintenir toute une nuit.
Passez par le mur Lennon.
Perdez-vous dans les rues.
Cherchez le Palais Liechtenstein, ne serait-ce que pour Mission: Impossible.
Et mangez chez Pork’s Mostecká si vous avez faim.
Puis montez au château
Il faut visiter le château.
Oui, même dans un Vagabondage libertin.
La culture et le sexe ne sont pas incompatibles.
Je dirais même qu’ils font excellent ménage.
Montez jusqu’à Hradčany.
Entrez dans Saint-Guy.
Levez les yeux.
Après les petites rues, les cafés et les caves, les dimensions de la cathédrale produisent une véritable respiration.
Les vitraux.
La pierre.
Les hauteurs.
Le silence.
Puis ressortez et regardez Prague en dessous.

Le château et Saint-Guy dominent Malá Strana et accompagnent presque toute la traversée du pont.
La Vltava.
Les ponts.
Les clochers.
La Vieille Ville.
Tous ces endroits parfaitement respectables dans lesquels vous allez redescendre faire des choses qui le seront peut-être beaucoup moins.
Quand la lumière tombe, Prague change de peau
C’est à ce moment-là que j’aime particulièrement la ville.
On a marché.
On a eu froid.
On a visité.
On a été parfaitement culturel.
Il est temps de boire !
Black Angel’s

En face de la vieille horloge, Black Angel’s se cache sous la Vieille Ville. À l’intérieur, les photos sont interdites… et c’est très bien ainsi.
Directement sur la place de la Vieille Ville.
Descendez.
Encore.
Photos interdites.
J’adore toujours cette idée.
Rangez le téléphone.
Regardez les gens.
Lorsque les écrans disparaissent, les yeux remontent.
On remarque les mains.
Les lèvres.
La façon dont quelqu’un tient son verre.
La femme deux tabourets plus loin.
Le couple qui parle beaucoup trop près pour simplement s’entendre.
Un speakeasy est une merveilleuse antichambre du désir.
Hemingway et l’art de commencer une soirée
Puis Hemingway Bar.
Un bon bar à cocktails est probablement l’un des endroits les plus sensuels pour commencer une rencontre.
On ne s’assoit pas face à face comme lors d’un entretien d’embauche.
On s’installe côte à côte.
On se penche pour parler.
On partage un verre.
« Goûte. »
L’autre pose ses lèvres là où étaient les vôtres.
Presque rien.
Mais les soirées intéressantes sont souvent construites sur une accumulation de presque rien.
Mon carnet contenait également Parlour, Anonymous Shrink’s Office, L’Fleur, The Alchemist Bar, Bar Bluelight.
Ne les faites surtout pas tous.
Choisissez.
Buvez bien plutôt que beaucoup.
Et laissez la soirée décider.
Un mojito en plein hiver

Décembre dehors. Rhum, citron vert et menthe dedans. Absurde et donc parfaitement nécessaire.
À La Bodeguita del Medio, j’avais écrit :
« Même si ce n’est pas LA bodegita de la havane… Les Mojitos sont quand même super bon! 🙂 »
Dehors : Prague, décembre, froid.
Dedans : rhum, citron vert, menthe.
Parfaitement absurde.
Donc indispensable.
Puis le jazz
Prague doit s’écouter sous terre.
AghaRTA Jazz Club fut l’un de mes véritables coups de cœur.

AghaRTA : une cave, des voûtes, des musiciens à quelques mètres et le jazz qui remplit tout l’espace.
« EXTRA ORDINAIRE! Cette place est merveilleuse. l’endroit est singulier et l’accoustique est géniale! Excellente salle de Jazz avec une super programmation! »
Une cave.
Des voûtes.
Des gens proches les uns des autres.
Une contrebasse.
Un saxophone.
Une batterie.
Et le jazz qui prend possession de l’espace.
La musique est terriblement sexuelle lorsqu’elle est bonne.
Une contrebasse se ressent dans le ventre.
Le saxophone caresse, insiste, monte, redescend.
La batterie retarde ce qu’on attend.
La tension s’installe.
Puis se libère.
Un bon solo et un bon amant partagent une qualité essentielle : aucun des deux ne devrait être pressé d’arriver à la fin.
J’ai également traîné du côté d’Ungelt Jazz & Blues Club et de U Staré paní.
Vous pourriez presque découvrir Prague uniquement en suivant le jazz.
Ce serait déjà un très beau voyage.
Et puis il y a le sexe…

Lorsque les visiteurs de la journée disparaissent, Prague révèle une géographie beaucoup plus adulte.
Parce qu’à un moment, il faut arrêter de tourner autour. 🙂
Prague possède un rapport au sexe qui m’avait surpris.
Le sexe y semble parfois plus visible, moins soigneusement caché derrière le rideau de la bienséance.
Dans certaines rues du centre, particulièrement tard, la population change.
Les familles disparaissent.
Les groupes d’hommes apparaissent.
Enterrements de vie de garçon.
Rabatteurs.
Strip-clubs.
Sex-shops.
Prostituées.
Des jeunes femmes qui vous abordent parfois directement.
Cela ne m’a jamais vraiment attiré.
Les danseuses non plus.
La prostitution encore moins.
Mais je ne veux surtout pas nettoyer Prague avant de vous la raconter.
Cette Prague existe.
La nuit possède ses odeurs, ses commerces, son argent, ses fantasmes et ses corps.
Et à côté de cette sexualité commerciale existe une autre géographie qui m’intéressait davantage.
La Prague libertine.
Bunker, rencontrer une inconnue
Une de mes belles soirées fut au Bunker.
J’étais seul.
Elle aussi.
Nous nous sommes rencontrés au bar.
C’est presque banal.
Et pourtant, dans un club libertin, demander à une femme d’où elle vient n’a jamais exactement la même signification que dans un café.
Nous avons parlé.
Longtemps.
Un verre entre nous.
Puis beaucoup moins d’espace.
Un sourire.
Un regard maintenu.
Sa main qui reste un peu trop longtemps sur mon bras.
La mienne qui trouve sa taille.
Et un premier baiser.
Pas le petit baiser poli qui permet encore de prétendre qu’on ne sait pas ce qui se passe.
Un vrai.

Une ruelle pragoise après minuit. Certaines histoires appartiennent davantage à la nuit qu’aux photographies.
Fougueux.
Affamé.
Celui qui fait disparaître la conversation.
Nos corps se sont rapprochés.
Les mains ont commencé à voyager.
Dans son dos.
Sur mes épaules.
Sous les vêtements.
Des baisers dans le cou.
Des doigts devenus beaucoup moins sages.
La chaleur du club, sa peau, son parfum.
Et cette sensation merveilleuse de découvrir progressivement quelqu’un dont j’ignorais encore l’existence quelques heures auparavant.
La suite appartient au Bunker.
Je conserverai quelques portes fermées.
Mais nous n’avons clairement pas passé toute la soirée à discuter de l’architecture pragoise.
Lorsque je suis ressorti, j’avais encore son goût sur les lèvres.
Et Prague était glaciale mais le Uber ponctuel.
J’adore ce contraste.
Le corps brûlant.
Le souffle blanc.
Le manteau remis à la hâte.
Puis les rues.
Fantasy, deux couples et une conversation qui dérape délicieusement
Fantasy fut différent.
Le lieu m’avait plu.
Beau.
Propre.
Un peu froid au début.
Puis les clients arrivent et l’atmosphère change très vite.
Nous devions être une dizaine ce soir-là.
Et j’y ai joué avec deux couples.
Mais là encore, ce que je veux raconter est comment cela commence.
Au bar.
Toujours.
Un verre.
Une conversation.
Un couple.
Puis l’autre.
Des plaisanteries.
Des regards qui commencent à circuler autrement.
Une femme me pose une question.
Son compagnon sourit en entendant ma réponse.
L’autre couple se mêle à la discussion.
Personne ne décide officiellement de quoi que ce soit.
C’est infiniment meilleur ainsi.
Les distances diminuent.
Une main sur une cuisse.
Un baiser.
Puis un autre qui implique soudain quelqu’un d’autre.
Les corps comprennent généralement plus vite que les conversations.
Les vêtements commencent à devenir encombrants.
La soirée change de rythme.
Ce que j’aime dans ces moments-là, c’est la disparition progressive des couples comme unités fermées.
Il n’y a bientôt plus « eux », « eux » et « moi ».
Il y a cinq personnes.
Des corps.
Des baisers échangés.
Des mains qui passent de l’un à l’autre.
Des peaux qui se découvrent.
Des souffles qui s’accélèrent.
Des soupirs qui cessent d’être discrets.
Le jeu devient franchement sexuel.
Collectif avec quelques additions à notre petit groupe.
Généreux.
Et délicieusement désordonné.
À certains moments, je ne savais plus exactement qui avait commencé à embrasser qui.
Et je m’en foutais complètement.
C’est probablement bon signe.
La pièce s’était remplie de chaleur, de rires, de respiration, de plaisir.
Puis de ces quelques secondes merveilleuses où les conversations disparaissent complètement parce que tout le monde est beaucoup trop occupé à autre chose.
Et penser qu’une heure auparavant nous étions simplement en train de boire ensemble au bar.
Voilà le libertinage que j’aime.
Celui qui commence habillé.
Par une conversation.
Paradiso, ne rien faire peut être terriblement excitant
Au Paradiso, au contraire, je suis resté sage…
Et j’ai beaucoup aimé ma soirée.
Le club est un peu loin du centre, mais en Uber cela se fait très bien, y compris pour rentrer.
L’endroit m’avait semblé plutôt safe.
J’ai flirté.
Beaucoup.
Une femme.
Des regards.
Une conversation qui s’allonge.
Des corps qui se rapprochent.
Un peu de contact.
Cette façon de parler près de l’oreille qui permet à une bouche de s’approcher dangereusement du cou.
Et rien.
Pas de sexe.
Pas de grande conclusion.
Et alors ?
Le désir n’est pas un contrat de résultat.
On peut avoir terriblement envie de quelqu’un et savourer précisément le fait de ne pas aller jusqu’au bout.
Je suis ressorti excité.
Avec toutes les fins possibles de cette soirée encore dans la tête.
Parfois, ce qui n’est pas arrivé possède une durée de vie étonnamment longue.
Un couple rencontré sur SDC
Et parfois la rencontre commence avant même de sortir.
SDC faisait partie de ma manière d’explorer Prague.
Un couple.
Un profil.
Quelques messages.
Des photos.
Des envies échangées.
Puis cette question merveilleusement simple :
On se rencontre ?
Nous avons choisi un love hôtel.
À Prague, le concept du milenecký azyl, le refuge des amants, mérite d’être connu.
Ce n’est pas un bordel.
Personne ne vous vend de partenaire.
On vient avec la personne, ou les personnes, avec lesquelles on souhaite passer quelques heures.
Une chambre.
Parfois un jacuzzi.
Une douche.
Des espaces conçus pour l’intimité.
On loue quelques heures et on repart.
Pour un libertin en voyage, c’est presque parfait.
Terrain neutre.
Discrétion.
Pas besoin de ramener des inconnus dans sa chambre d’hôtel.
Et cette fois-là, le fantasme avait commencé sur un écran avant de prendre soudain une voix, une odeur et une température.
Nous nous connaissions déjà un peu.
Sans nous connaître du tout.
Quelques secondes étranges au début.
Puis les sourires.
Les premières proximités.
Un baiser.
Puis trois personnes qui cessent rapidement de se demander si elles sont réellement venues là pour boire un verre.
Le désir devient tactile.
Les corps se rapprochent.
Les vêtements finissent quelque part où personne ne prend la peine de les ranger.
Les baisers deviennent plus gourmands.
Les mains plus aventureuses.
Les respirations plus profondes.
Et la chambre accomplit exactement ce pour quoi elle existe : nous laisser tranquilles.
Quelques heures plus tard, chacun retrouve ses vêtements, son manteau, son téléphone, sa vie.
J’aime beaucoup cette simplicité.
Pas de promesse.
Pas de lendemain obligatoire.
Une rencontre.
Du désir.
Du plaisir partagé.
Puis Prague.
Et toutes les sexualités de Prague ne se ressemblent pas
C’est important.

Clubs libertins, cabarets, prostitution et rencontres : proximité géographique ne signifie pas même rapport au désir.
J’ai également exploré quelques établissements beaucoup plus orientés prostitution.
Et ce n’était tout simplement pas mon truc.
Le Sauna Club, par exemple : propre, plutôt orienté détente, mais mon sentiment était surtout celui d’hommes cherchant des prostituées.
Je n’y ai pas trouvé ce que je cherchais.
Même impression dans certains clubs adultes : parfois très beaux, parfois spectaculaires, mais avec une relation essentiellement commerciale au sexe.
Aucun jugement moral.
Simplement une autre sexualité.
Moi, ce qui m’intéresse est la rencontre.
Le regard.
La réciprocité.
Le moment où quelqu’un peut parfaitement dire oui ou non et où l’excitation vient précisément du fait que les deux possibilités existent.
Puis ressortir
C’est peut-être ce que j’aime le plus dans mes souvenirs de Prague.
Le passage brutal d’un monde à l’autre.
Quelques minutes auparavant :
un club.
La chaleur.
La musique.
Une femme.
Un couple.
Plusieurs corps.
Des baisers.
Des soupirs.
La peau encore chaude.
Puis une porte s’ouvre.
Décembre.

Quelques minutes plus tôt, la chaleur. Puis Prague, le manteau refermé et le souffle qui redevient blanc.
Putain qu’il fait froid.
On remet son manteau.
On remonte son col.
Le souffle devient blanc.
Un tramway passe.
Une prostituée fume sous un porche.
Un couple s’embrasse contre un mur.
Trois garçons ivres cherchent leur prochain club.
Un taxi ralentit.
Les pavés brillent.
Et quelque part, incroyablement, on sent encore les épices et le sucre d’un marché de Noël qui a fermé depuis longtemps.
Alors je marche.
Encore.
Le lendemain, redevenir parfaitement respectable
C’est l’un de mes plaisirs favoris.
Après une nuit qui ne l’était pas nécessairement, prendre un café dans un endroit parfaitement respectable.
Café Imperial.
Café Savoy.
Une belle salle.
Une tasse.
Une pâtisserie.
Des serveurs impeccables.
Et moi, assis tranquillement, avec éventuellement quelques souvenirs de la veille encore très présents sur la peau.
Personne n’en sait rien.
C’est délicieux.
Puis musée.
Architecture.

La Maison municipale et la Tour Poudrière : Prague permet de passer très facilement de la nuit à la culture.
Maison à la Vierge noire et cubisme tchèque.
Maison municipale.
Tour Poudrière.
Ou retour au château.
Parce que Prague ne demande jamais de choisir entre culture et plaisir.
Sept jours
Au bout de deux jours, on photographie Prague.
Au troisième, on reconnaît quelques rues.
Au quatrième, quelque chose change.
On retourne quelque part.
Et retourner est le moment où une ville commence à vous appartenir un tout petit peu.
« Je connais un bar. »
« Je connais un café. »
« Il y a un club de jazz pas loin. »
« Viens, je connais un endroit. »
Cette dernière phrase est probablement l’une des plus belles phrases du voyage.
Parce qu’on n’est déjà plus complètement étranger.
Prague était devenue cela pour moi.
Une ville où je savais trouver un café lorsqu’il faisait froid.
Une bière lorsque j’avais faim.
Un cocktail lorsque la soirée commençait.
Du jazz lorsqu’elle avait besoin de musique.
Un club lorsqu’elle avait besoin de corps.
Et parfois quelqu’un avec qui continuer.
Prague, la voluptueuse
Amsterdam m’évoque la liberté.
Seattle la sueur, les corps et les nuits qui dérapent.
Prague, elle, m’évoque le désir.

Le froid, la pierre, la Vltava et les lumières. Prague fonctionne par contraste — et c’est précisément ce qui la rend désirable.
Parce qu’elle fonctionne par contraste.
Le froid et la peau chaude.
Les cathédrales et les clubs libertins.
Les saints baroques en extase et les prostituées dans les rues.
Le vin chaud et les cocktails glacés.
Les cafés bourgeois et les caves de jazz.
Puis le pont Charles.
Toujours.
Les pavés.
La Vltava.
Les lumières.
Le marché de Noël.
La cannelle.
Le café.
Le jazz.
Le froid.
Et cette ville qui semble vous souffler :
Continue. Il y a encore quelque chose au coin de la prochaine rue.
Alors continuez.
Même si vous avez froid.
Surtout si vous avez froid.
Parce que Prague connaît énormément d’endroits où avoir chaud.




























































































