On m’a appris à être fort.

Je ne saurais même pas dire qui est ce « on ».

Mes parents ? L’école ? Les autres garçons ? Les femmes, parfois ? Les films certainement. Quelques héros virils qui encaissaient les coups, perdaient leurs amis, leurs maîtresses et quelquefois quelques litres de sang sans jamais avoir la mauvaise idée de pleurer.

Probablement un peu tout le monde.

On apprend très tôt à un garçon que certaines émotions sont acceptables et que d’autres le sont beaucoup moins.

La colère, ça va.

La colère est virile.

On peut serrer les poings. Hausser le ton. Claquer une porte. Gueuler un bon coup. On peut même casser quelque chose et expliquer ensuite qu’on avait « besoin que ça sorte ».

Mais pleurer ?

Avoir peur ?

Dire qu’on est blessé ?

Dire à une femme : « Ce que tu viens de faire m’a fait mal » ?

Là, ça devient plus compliqué.

Parce qu’il existe cette vieille équation, profondément inscrite dans notre éducation sentimentale :

sensibilité = faiblesse.

Et puisque le monde appartient aux forts, il ne faudrait surtout pas être faible.

Alors nous apprenons à nous protéger.

À cacher.

À encaisser.

Et parfois à faire mal avant qu’on puisse nous faire mal.

L’éducation sentimentale des petits garçons

Je ne sais pas si l’on dit encore aussi souvent à un petit garçon :

« Un homme, ça ne pleure pas. »

J’espère que non.

Mais je ne suis pas certain que nous ayons complètement cessé de le lui apprendre.

On le lui enseigne autrement.

Dans la cour d’école.

Dans le regard des copains.

Dans les premières humiliations.

Dans les premières histoires d’amour.

Dans cette étrange nécessité de ne surtout pas être celui qui aime le plus.

Il faut être détaché.

Il faut avoir confiance.

Il faut savoir ce qu’on veut.

Il faut être solide.

Et surtout ne jamais donner à quelqu’un l’impression qu’il pourrait nous atteindre.

Parce que celui qui montre sa vulnérabilité donnerait à l’autre une arme.

Voilà peut-être l’une des croyances les plus absurdes que nous ayons transmises de génération en génération :

si quelqu’un sait où tu es fragile, il saura où frapper.

Alors nous fabriquons des armures.

Et ensuite nous passons notre vie à nous demander pourquoi personne n’arrive vraiment à nous toucher.

J’ai longtemps confondu la force et l’armure

J’ai mis du temps à comprendre quelque chose de finalement assez simple.

La sensibilité n’est pas l’opposé de la force.

La fragilité non plus.

L’opposé de la sensibilité serait plutôt l’insensibilité.

Ressentir ou ne plus ressentir.

Et lorsque je regarde les choses ainsi, je ne suis plus certain du tout que celui qui ne ressent rien soit le plus fort.

Je dirais même exactement le contraire.

Il faut parfois beaucoup plus de courage pour rester sensible que pour devenir dur.

Devenir dur est relativement facile.

Il suffit d’accumuler suffisamment de blessures.

On finit par apprendre.

On donne moins.

On attend moins.

On croit moins.

On aime moins fort.

On ne montre plus grand-chose.

Et on appelle ça de l’expérience.

Ou de la maturité.

Ou du réalisme.

Alors que quelquefois, c’est simplement une armure devenue tellement confortable qu’on a oublié qu’on la portait.

La force n’appelle pas nécessairement la faiblesse

Il y a une autre idée dont je me suis débarrassé avec les années.

Cette idée selon laquelle la force imposée à l’autre finirait nécessairement par le faire céder.

Nous en avons encore une démonstration presque quotidienne lorsqu’un homme très puissant, installé dans un bureau très blanc de l’autre côté de notre frontière, menace un pays de taxes, puis un autre, menace ses alliés, provoque ses adversaires et appelle cela négocier.

Le raisonnement est finalement assez simple.

Je suis suffisamment puissant pour te faire mal.

Tu le sais.

Je te le rappelle.

Donc tu vas céder.

Et parfois ça fonctionne.

C’est précisément ce qui rend cette logique séduisante.

Mais elle repose sur une hypothèse : que l’autre aura davantage peur que moi.

Que se passe-t-il lorsqu’il refuse ?

Je menace davantage.

Il résiste davantage.

Je hausse le ton.

Il hausse le ton.

Et bientôt deux personnes qui auraient pu discuter se retrouvent enfermées dans une situation où le simple fait de tendre la main ressemble à une capitulation.

La force n’a pas appelé la faiblesse.

Elle a appelé la résistance.

Puis la force.

Puis davantage de force.

On peut observer cela entre des nations.

Dans une cour d’école.

Dans une entreprise.

Dans un couple.

Et jusque dans un lit.

Je crois aujourd’hui exactement l’inverse

Voilà peut-être ce qui a le plus changé chez moi.

Je ne crois plus tellement que la force appelle la force.

Je crois de plus en plus que la sensibilité appelle la sensibilité.

Pas toujours.

Pas avec tout le monde.

Et certainement pas comme une formule magique.

Mais lorsque quelqu’un accepte de déposer les armes devant nous, il devient soudain beaucoup plus difficile de continuer à brandir les nôtres.

Lorsque quelqu’un nous parle doucement, quelque chose en nous a envie de baisser la voix.

Lorsque quelqu’un nous avoue une peur, nous pouvons avoir envie de lui confier la nôtre.

Lorsqu’une femme me dit ce qui la trouble réellement, ce qui l’inquiète, ce qui la blesse, ce qui la fait douter derrière toute l’assurance qu’elle peut afficher, je n’ai aucune envie d’utiliser cette confidence contre elle.

Elle me donne plutôt envie de lui montrer l’endroit où, moi aussi, je suis vulnérable.

Et je trouve cela profondément érotique.

Pas sexuel.

Érotique.

Parce que l’intimité commence peut-être exactement là.

Bien avant que les vêtements tombent.

Nous sommes peut-être en train de changer

Et sur ce point, contrairement à beaucoup de discours nostalgiques que j’entends autour de moi, je crois que notre époque est meilleure.

Beaucoup meilleure.

Tout n’était pas mieux avant.

Certainement pas ça.

Je vois aujourd’hui des hommes parler de leurs émotions avec une liberté que leurs pères n’avaient probablement pas.

Je vois des femmes attendre des hommes autre chose qu’une démonstration permanente de puissance.

Je vois des pères prendre leurs fils dans leurs bras lorsqu’ils pleurent au lieu de leur expliquer qu’ils devraient arrêter.

Je vois des hommes dire qu’ils ont peur.

Qu’ils doutent.

Qu’ils aiment.

Qu’ils ont été blessés.

Et je ne les trouve pas moins masculins.

Je les trouve souvent plus intéressants.

Parce qu’ils ne demandent plus à leur virilité de les protéger contre eux-mêmes.

Bien sûr, les vieux réflexes sont toujours là.

Mais quelque chose bouge.

Et je crois sincèrement que cela bouge dans le bon sens.

Le libertinage est un merveilleux laboratoire de nos fragilités

C’est peut-être l’une des raisons pour lesquelles le libertinage me fascine autant.

Nous aimons le présenter comme un univers de liberté sexuelle.

Il l’est.

Mais il est également un extraordinaire révélateur de nos fragilités.

Il suffit d’entrer dans un club libertin avec un ego suffisamment solide pour découvrir rapidement qu’il ne l’était peut-être pas autant qu’on l’imaginait.

Voir une femme que l’on désire en désirer un autre.

Voir entrer un homme plus jeune, plus beau, plus musclé, plus grand, plus charismatique.

Ne pas être choisi.

Attendre.

Être regardé puis ignoré.

Recevoir un non.

Voir quelqu’un avec qui l’on aurait aimé terminer la soirée disparaître derrière une porte avec quelqu’un d’autre.

Voir sa compagne frissonner sous les mains d’un autre homme.

Entendre son plaisir.

Et découvrir éventuellement que ce plaisir n’enlève absolument rien à celui qu’elle peut éprouver avec nous.

Le libertinage malmène merveilleusement les certitudes.

Et notamment celle qui voudrait que la force consiste à ne rien ressentir.

Il faut être sacrément « fort » pour supporter tout cela.

Ou peut-être faut-il justement arrêter de vouloir l’être.

Le désir nous rend vulnérables

Désirer quelqu’un, c’est déjà lui abandonner un petit morceau de pouvoir.

C’est peut-être cela que nous avons tellement de mal à accepter.

À partir du moment où je désire une femme, elle possède quelque chose que je voudrais.

Son regard.

Sa bouche.

Ses mains.

Son corps peut-être.

Mais surtout son désir à elle.

Et ce dernier ne m’appartient pas.

Je peux séduire.

Je peux proposer.

Je peux créer les conditions du désir.

Je ne peux pas l’exiger.

Alors évidemment, l’armure est tentante.

Faire semblant de s’en foutre.

Ne pas montrer qu’elle nous plaît trop.

Ne pas écrire trop vite.

Attendre avant de répondre.

Créer artificiellement de la distance.

Toute cette petite stratégie sentimentale destinée à préserver l’équilibre des pouvoirs.

À celui qui s’en fout le plus.

Quelle étrange manière de commencer une histoire.

Deux personnes qui se désirent et qui dépensent une énergie considérable à essayer de convaincre l’autre qu’elles ne se désirent pas tant que ça.

Les hommes seuls connaissent particulièrement bien cette comédie

Dans les milieux libertins, les hommes seuls développent parfois une version particulière de cette armure.

Il faut avoir confiance en soi.

Il ne faut jamais paraître demandeur.

Il faut séduire sans avoir l’air de vouloir séduire.

Il faut accepter le refus avec élégance — et c’est évidemment indispensable — mais on finit parfois par confondre accepter le refus et prétendre qu’il ne nous affecte jamais.

Comme si reconnaître :

« Cette femme me plaisait énormément et je suis déçu »

était humiliant.

Ça ne l’est pas.

La déception n’autorise ni l’insistance, ni l’agressivité, ni le reproche.

Mais elle existe.

On peut parfaitement respecter le « non » d’une femme tout en ressentant quelque chose.

Je dirais même que c’est probablement cela, être adulte :

ne pas exiger des autres qu’ils modifient leurs décisions pour nous éviter d’avoir à ressentir nos émotions.

Voilà une force qui m’intéresse beaucoup plus.

Les femmes connaissent aussi cette armure

Ce serait beaucoup trop confortable d’en faire seulement une affaire d’hommes.

Les femmes ont appris elles aussi à évoluer dans ce système.

Certaines ont dû devenir extrêmement fortes précisément parce qu’on leur a longtemps refusé le droit de l’être.

Et elles peuvent reproduire exactement les mêmes mécanismes.

Ne pas montrer qu’elles sont attachées.

Garder le contrôle.

Tester.

Provoquer une réaction.

Créer de la jalousie pour mesurer l’intérêt.

Faire semblant de ne pas être atteintes.

Confondre indépendance et impossibilité d’avoir besoin de quelqu’un.

Nous pouvons tous transformer notre vulnérabilité en rapport de force.

Les hommes n’ont certainement pas le monopole de la connerie émotionnelle.

Nous avons simplement parfois appris des dialectes différents de la même langue.

« Tu m’as fait mal »

Il y a une phrase que je trouve aujourd’hui incroyablement puissante.

Tu m’as fait mal.

Pas :

« Tu es une connasse. »

Pas :

« Tu vas voir. »

Pas :

« Je m’en fous. »

Pas :

« De toute façon, je n’attendais rien de toi. »

Juste :

« Ce que tu as fait m’a fait mal. »

Cette phrase expose.

Elle enlève l’armure.

Elle donne effectivement à l’autre la possibilité de frapper encore.

Mais elle lui donne également quelque chose que la colère ne lui donnera jamais :

la possibilité de comprendre.

Et peut-être même de répondre :

« Je sais. Et moi aussi, j’ai eu mal. »

Et voilà que quelque chose vient de changer.

La sensibilité a rencontré la sensibilité.

Ce n’est plus un combat.

C’est une conversation.

Évidemment, cela suppose de choisir les personnes auxquelles nous acceptons de montrer cette vulnérabilité.

Tout le monde ne mérite pas de connaître les endroits où nous sommes tendres.

La sensibilité n’est pas la naïveté.

Être vulnérable ne signifie pas devenir disponible pour tous les coups.

Je peux être sensible et poser une limite.

Je peux aimer quelqu’un et partir.

Je peux pardonner et ne pas revenir.

Je peux être blessé et dire non.

Je peux pleurer et tenir debout.

Il existe une force silencieuse

Avec le temps, ma définition de la force a changé.

Je trouve infiniment plus fort celui qui n’a pas besoin d’humilier pour exister.

Celui qui peut recevoir un refus sans chercher à punir.

Celui qui peut reconnaître une erreur sans avoir l’impression de perdre son statut.

Celui qui peut dire « j’ai peur ».

Celui qui peut dire « je suis jaloux ».

Celui qui peut dire « tu me manques ».

Celui qui peut dire « je tiens à toi » sans attendre que l’autre le dise en premier.

Celui qui peut entendre quelque chose qui le blesse sans immédiatement chercher quelque chose qui blessera davantage.

Celui qui sait que sa compagne peut désirer un autre homme sans que cela diminue nécessairement sa propre valeur.

Celui qui sait qu’une femme peut dire non à son désir sans nier l’homme qu’il est.

Et surtout celui qui est capable de rester sensible dans un monde qui lui fournit quotidiennement d’excellentes raisons de ne plus l’être.

Peut-être que la véritable force consiste à pouvoir être faible

C’est probablement là que j’en suis aujourd’hui.

Je n’ai plus tellement envie d’être invulnérable.

Parce que je commence à soupçonner que l’invulnérabilité est une forme particulièrement sophistiquée de solitude.

Je préfère ressentir.

Même lorsque ça fait mal.

Je préfère pouvoir être bouleversé par une femme.

Touché par un geste.

Blessé par une parole.

Ému par une attention.

Jaloux quelquefois.

Inquiet.

Attendri.

Amoureux peut-être.

Et certainement désirant.

Parce que tout cela vient probablement du même endroit.

On ne peut pas anesthésier uniquement ce qui fait mal.

À force de construire des murs suffisamment épais pour empêcher la souffrance d’entrer, on finit aussi par empêcher beaucoup d’autres choses de passer.

Le désir.

La tendresse.

L’émerveillement.

L’attachement.

L’amour.

Et puis cette chose infiniment précieuse que je découvre peut-être un peu tard :

la possibilité qu’en montrant à quelqu’un ma propre sensibilité, je lui donne la permission de me montrer la sienne.

Je pensais autrefois que devenir plus fort consistait à être de moins en moins affecté par les choses.

Aujourd’hui, je crois exactement l’inverse.

Devenir fort, c’est peut-être pouvoir être profondément affecté sans être détruit.

Aimer sans posséder.

Désirer sans exiger.

Être jaloux sans contrôler.

Être blessé sans blesser.

Avoir peur sans fuir.

Pleurer sans avoir honte.

Se déshabiller sans seulement enlever ses vêtements.

Et continuer malgré tout à avancer.

Alors non.

Je ne veux plus être fort si être fort signifie devenir dur.

Je préfère infiniment devenir suffisamment solide pour pouvoir rester sensible.

Parce qu’au fond, une armure est peut-être très difficile à transpercer.

Mais elle possède un défaut considérable :

on ne peut pas vraiment caresser quelqu’un à travers une armure.