À chaque fois que je tombe sur un débat autour des hommes seuls dans le milieu libertin, j’ai toujours un léger pincement.

Pas parce que je voudrais défendre coûte que coûte les hommes. Pas davantage parce que je nierais les mauvaises expériences que certaines femmes racontent. Elles existent. Elles sont réelles. Elles doivent être entendues.

Mais parce que les généralisations me mettent toujours profondément mal à l’aise.

Il suffit de remplacer les hommes par n’importe quel autre groupe pour comprendre immédiatement ce que cela produit. Être résumé à ce que font les pires représentants de son groupe est toujours une injustice.

Et je crois surtout que derrière cette réputation se cache un immense malentendu.

Un malentendu sur le désir.

Nous croyons que l’autre désire comme nous

Je vais faire ici une confession.

Petit, j’ai vu mon père regarder avec beaucoup d’insistance les femmes qui faisaient du topless sur les plages françaises.

À l’époque, cela me mettait profondément mal à l’aise.

Je comprenais déjà que voir un sein ne donnait aucun droit. Qu’une femme qui bronze n’est pas une invitation. Pourtant, autour de moi, je voyais bien que beaucoup d’hommes vivaient et vivent encore cette nudité comme un événement extraordinaire. Il n’est pas rare de voir un homme torse nu alors qu’il semble inconcevable de voir une femme en faire autant dans l’espace public.

Avec le recul, je crois que cela dit beaucoup de notre éducation.

Dans certaines cultures, voir un sein, ou plus précisément le téton, est encore un tabou. Dans d’autres, c’est une banalité estivale. En Europe, après quelques jours sur une plage, on finit par ne plus vraiment y prêter attention. La nouveauté disparaît. Finalement exactement de la même manière que la nudité disparait dans un environnement naturiste.

Cela montre bien que notre regard n’est pas uniquement biologique.

Il est aussi culturel.

La plus grande erreur des hommes

Je crois que beaucoup d’hommes commettent une erreur toute simple.

Ils imaginent que ce qui les excite excite également les femmes.

Si une femme dévoile son intimité, certains y voient immédiatement une forme de disponibilité.

Comme si montrer son corps revenait à lancer une invitation.

C’est évidemment faux.

Mais cette confusion est incroyablement fréquente.

Et elle ne vient pas forcément d’une mauvaise intention.

Elle vient souvent d’une projection.

L’homme imagine que puisque lui serait fortement stimulé par cette vision, l’inverse doit fonctionner de la même manière.

Or les êtres humains ne désirent pas tous de la même façon.

Quand la pornographie devient le premier professeur

Il y a aussi une responsabilité collective que nous évoquons trop rarement.

Des milliers de jeunes garçons découvrent aujourd’hui la sexualité non pas auprès de leurs parents, ni à l’école, ni au travers de discussions sincères, mais sur des plateformes pornographiques accessibles gratuitement, vingt-quatre heures sur vingt-quatre.

Ce n’est pas tant l’existence de la pornographie qui m’interroge.

C’est le fait qu’elle soit devenue, pour beaucoup, la seule éducation sexuelle.

Or la pornographie raconte une histoire. Une histoire codifiée, pensée pour exciter le spectateur. Elle met souvent en scène des femmes magnifiques qui semblent perdre toute maîtrise d’elles-mêmes devant un homme simplement parce qu’il est en érection ou qu’il expose son sexe.

À force de voir les mêmes scénarios, certains finissent par intégrer, parfois inconsciemment, cette mécanique comme une représentation du réel.

Ils imaginent qu’il suffirait d’être nu, d’être disponible, de montrer son sexe, pour susciter instantanément le désir.

Puis ils projettent cette croyance sur les femmes qu’ils rencontrent.

La réalité est infiniment plus subtile.

Le désir ne naît pas d’une anatomie.

Il naît d’un contexte, d’une confiance, d’une complicité, d’une tension, d’une histoire qui se construit entre deux personnes.

Je ne jette pas la pierre à ces hommes.

Je me demande plutôt où étaient les adultes pendant qu’ils apprenaient tout cela.

Où étaient les parents ?

Où étaient les enseignants ?

Où étions-nous, collectivement, lorsque nous avons laissé la pornographie devenir le premier cours d’éducation affective de toute une génération ?

Peut-être qu’une partie du problème des hommes seuls commence bien avant leur première soirée libertine.

Elle commence le jour où personne ne leur explique que le désir féminin, comme le désir masculin, d’ailleurs, est infiniment plus complexe que les scénarios écrits pour faire vendre des vidéos.

Le libertinage, paradoxalement, m’a appris exactement l’inverse de ce que la pornographie m’avait laissé croire.

Ce n’est pas la nudité qui est désirable.

C’est la personne.

Et entre les deux, il y a tout un monde.

Le désir n’est pas seulement ce que l’on voit

Ce qui me fascine dans le libertinage, c’est justement qu’il m’a obligé à remettre en question énormément de certitudes.

J’ai rencontré des femmes dont le désir naissait beaucoup moins de ce qu’elles voyaient que de ce qu’elles ressentaient.

Une ambiance.

Une tension.

Une voix.

Une manière d’approcher.

Une confiance.

Un regard.

Une mise en scène.

Bien sûr, certaines femmes apprécient aussi la beauté d’un corps masculin ou d’un sexe. Les désirs sont multiples. Mais très souvent, ce n’est pas l’organe qui fait naître l’excitation.

C’est l’histoire qui l’entoure.

Prenons un exemple souvent fantasmé : le glory hole.

Ce qui intrigue n’est pas uniquement ce qui apparaît derrière l’ouverture.

C’est précisément tout ce qui échappe au regard.

L’anonymat.

Le mystère.

L’abandon.

L’imaginaire.

Autrement dit, la situation.

Le désir ne naît pas seulement de ce que l’on montre.

Il naît de ce que l’on fait vivre.

Les hommes seuls oublient parfois cette évidence

Je crois que beaucoup d’hommes seuls arrivent dans un club avec une idée très simple.

« Je suis là. Je suis disponible. Regardez-moi. »

Comme si leur simple présence suffisait.

Comme si montrer leur sexe était déjà une proposition.

Or ce n’est presque jamais ce qui crée le désir.

Le désir commence souvent bien avant.

Dans une conversation.

Un sourire.

Une capacité à écouter.

Une élégance.

Une façon d’occuper l’espace sans l’envahir.

Une femme ne se sent pas nécessairement attirée parce qu’un homme est nu.

Elle peut en revanche devenir profondément troublée par l’homme qui lui donne envie de découvrir cette nudité.

La nuance est immense.

Peut-être que la réputation vient de là

Je me demande parfois si la réputation des hommes seuls ne vient pas davantage de cette incompréhension que d’une supposée perversité masculine.

Beaucoup arrivent avec une logique de démonstration.

Alors que beaucoup de femmes attendent une logique de connexion.

L’un montre.

L’autre ressent.

Évidemment, il existe mille exceptions. Des hommes d’une délicatesse infinie. Des femmes très visuelles. Des couples qui fonctionnent autrement. Le désir humain est trop riche pour entrer dans des cases.

Mais si nous acceptions déjà de cesser de projeter notre manière d’aimer sur l’autre, nous éviterions sans doute une bonne partie des maladresses qui nourrissent ensuite les réputations.

Le plus bel apprentissage du libertinage

Le libertinage m’a appris quelque chose de précieux.

Le désir n’est pas une évidence.

Il ne suffit pas d’être nu.

Il ne suffit même pas d’être beau.

Le désir se construit.

Il s’invente.

Il se mérite parfois.

Il se raconte souvent.

Et c’est peut-être cela, finalement, la plus belle leçon que le libertinage puisse offrir aux hommes : comprendre que ce qui les fait vibrer n’est pas forcément ce qui fera vibrer la femme qui leur fait face.

Le jour où l’on cesse de projeter son propre désir sur l’autre, on commence enfin à rencontrer une personne plutôt qu’un fantasme.

À mes yeux, c’est peut-être là que commence le véritable libertinage.