Il existe des peurs qui ne ressemblent à aucune autre.

Elles ne font pas de bruit. Elles ne crient pas. Elles s’installent simplement dans un coin de votre poitrine et attendent que le silence tombe.

Lorsque l’on m’a annoncé qu’il faudrait m’opérer de ce cancer, beaucoup de gens m’ont demandé si j’avais eu peur de mourir.

La vérité est ailleurs.

Bien sûr que l’idée de la mort traverse l’esprit. Elle passe comme un éclair au loin, un orage dont on ne sait pas encore s’il viendra jusqu’à nous. Mais ce qui m’a véritablement terrorisé n’était pas la mort. C’était la vie d’après.

Le chirurgien m’avait expliqué, avec cette précision clinique qui protège sans doute ceux qui l’exercent, qu’il existait un risque. Celui de ne plus jamais avoir d’érection.

Je pourrais raconter l’opération elle-même, mais je n’en ai aucun souvenir. Le corps, parfois, a cette élégance de nous protéger de ce qu’il traverse.

En revanche, je me souviens parfaitement de mon véritable réveil.

Pas celui de la salle de réveil, où l’on m’a dit plus tard que j’avais déjà ouvert les yeux. Celui-là, mon esprit l’a effacé. Mon premier souvenir conscient est celui de ma chambre. Vide.

J’ai ouvert les yeux lentement. Il y avait cette lumière blanche, un silence étrange, puis j’ai baissé le regard vers mon ventre.

Trois tuyaux en sortaient.

Pendant quelques secondes, je n’ai plus reconnu mon propre corps. La morphine à probablement beaucoup aidée à cette sensation étrange… J’avais l’impression de regarder quelqu’un d’autre. Ce ventre était le mien, mais il semblait appartenir à un inconnu que la médecine venait de reconstruire. Je ne ressentais pas encore vraiment la douleur. Je ressentais quelque chose de plus profond : une immense fragilité.

Pour la première fois de ma vie, j’ai compris que mon corps n’était pas invincible. Il pouvait être ouvert, réparé, transformé. Il pouvait cesser d’être celui que j’avais toujours connu.

Je me souviens encore de ce moment.

J’avais l’impression qu’on ne me parlait plus de médecine, mais qu’on venait de me retirer une partie de mon identité avant même d’avoir commencé l’opération.

À cet instant-là, je n’ai pas pensé au sexe.

J’ai pensé au désir.

J’ai pensé à cette étrange conversation silencieuse entre deux corps qui se reconnaissent. À une main qui effleure une cuisse. À un regard qui dure un peu trop longtemps. À cette montée presque imperceptible de chaleur lorsqu’une femme vous fait comprendre que, ce soir, le monde pourrait s’arrêter derrière une porte entrouverte.

J’avais peur de perdre cette langue-là.

Avec le recul, je comprends que cette peur dépassait largement la sexualité.

Elle parlait de changement.

Nous passons notre existence à croire que ce que nous sommes aujourd’hui nous appartient définitivement. Notre corps, notre visage, notre force, notre mémoire, notre désir… Nous les considérons comme des propriétés alors qu’ils ne sont que des invités de passage.

Et pourtant, la nature ne signe jamais de contrat à durée indéterminée.

Elle prête.

Puis elle reprend.

Quand nous avons vingt ans, nous acceptons avec enthousiasme les transformations. Les muscles apparaissent après quelques mois d’entraînement. Le souffle devient plus long. Les nuits semblent infinies. Nous célébrons chaque progrès comme s’il était naturel.

Mais, quelques décennies plus tard, la règle est exactement la même.

Les muscles repartent.

Les rides arrivent.

Les articulations négocient chaque mouvement.

Le souffle devient plus précieux.

Et nous trouvons soudain la nature profondément injuste.

Pourtant, elle n’a jamais changé les règles du jeu.

Elle transforme.

Toujours.

Dans les deux directions.

Je crois que c’est cette illusion de permanence qui nous rend nostalgiques. Nous répétons que c’était mieux avant. Nous idéalisons des versions anciennes de nous-mêmes comme si elles avaient été plus vraies.

Mais elles étaient simplement… différentes.

L’homme que j’étais avant cette opération n’existe plus.

Celui que je suis aujourd’hui disparaîtra lui aussi.

Et celui que je serai dans dix ans regardera probablement celui-ci avec la même tendresse.

Le libertinage m’a appris une chose essentielle.

Le désir n’est pas une photographie.

C’est une rivière.

Il y a pourtant eu un autre matin.

Je ne me souviens plus exactement du nombre de semaines qui avaient passé. Je me souviens seulement de l’appréhension. De cette question que je n’osais presque pas formuler, tant j’avais peur de la réponse.

Puis un jour, presque timidement, mon corps a répondu.

Une érection.

Ce mot paraît presque banal lorsqu’on l’écrit. Pourtant, ce jour-là, il n’avait rien de banal. Ce n’était pas une performance. Ce n’était pas une question de virilité. C’était une renaissance.

Je suis resté immobile quelques instants, avec une émotion que je n’avais jamais connue auparavant. Une gratitude immense.

J’ai pensé au chirurgien. À la précision de son geste. À ces nerfs invisibles qu’il avait réussi à préserver alors que, quelques heures plus tôt, ils représentaient pour moi la frontière entre deux existences.

Ce matin-là, je n’ai pas eu le sentiment de retrouver quelque chose que je possédais.

J’ai eu le sentiment qu’on venait de me faire un cadeau.

Depuis, je ne considère plus jamais le désir comme un acquis. Chaque frisson, chaque élan, chaque regard échangé est devenu un privilège plutôt qu’une habitude.

Il change de forme, de rythme, de profondeur. Il cesse parfois d’être une urgence pour devenir une présence plus lente, plus subtile, presque plus dangereuse encore. On croit perdre quelque chose alors que l’on est simplement en train d’apprendre une autre manière d’aimer, de regarder, de toucher, d’attendre.

Cette expérience m’a également appris une autre vérité, beaucoup plus brutale.

Nous vivons comme si nous avions signé un bail avec le temps.

Nous remettons des voyages à plus tard.

Nous reportons un dîner.

Nous économisons une bouteille.

Nous gardons une chemise « pour une grande occasion ».

Nous retenons un baiser.

Nous différons une caresse.

Nous repoussons une folie.

Comme si le monde nous garantissait que demain serait disponible.

Il ne le fait jamais.

Chaque matin où nous ouvrons les yeux est un privilège que personne ne nous devait.

Alors pourquoi vivre en réserve ?

Pourquoi conserver pour plus tard ce qui pourrait illuminer aujourd’hui ?

Je ne parle pas d’inconscience.

Je parle de présence.

De cette capacité à sentir le parfum d’une peau avant qu’il ne devienne un souvenir.

À écouter un rire sans penser déjà au lendemain.

À regarder un corps non pas comme quelque chose que l’on possède, mais comme un miracle provisoire que la vie nous autorise à contempler quelques instants.

Depuis ce cancer, je ne cherche plus à arrêter le temps.

Je cherche seulement à ne pas être absent lorsqu’il passe.

Parce que tout changera.

Ma peau.

Mes forces.

Mes désirs.

Mes certitudes.

Et un jour, mon dernier souffle.

La seule chose sur laquelle j’ai encore un pouvoir est la manière dont j’habite l’instant qui m’est offert.

Alors j’essaie de vivre ainsi.

Avec une bouteille que je n’attends plus pour ouvrir.

Avec un voyage que je ne remets plus à l’année prochaine.

Avec une danse que je ne refuse plus.

Avec un regard que je n’ai plus peur de soutenir.

Avec un désir que je remercie d’exister tant qu’il est encore là.

Carpe diem n’est pas une invitation à brûler la vie.

C’est une invitation à cesser de la mettre de côté.

Le bonheur n’habite ni hier, ni demain.

Il attend simplement que nous ayons enfin l’audace d’être pleinement présents aujourd’hui.