Il y a une scène qui me touche toujours profondément.
Ce n’est pas une scène de cinéma. Ce n’est pas un fantasme. Ce n’est même pas forcément une scène libertine.
C’est simplement une femme qui dit, sans baisser les yeux :
« J’en ai envie. »
Trois mots.
Trois simples mots qui, pourtant, portent parfois des années de silence.
Parce que pendant des siècles, le désir féminin a été raconté par les hommes. Décrit par les hommes. Jugé par les hommes. Toléré lorsqu’il restait discret. Condamné lorsqu’il devenait visible.
Nous avons appris à imaginer les femmes comme pudiques, raisonnables, presque étrangères à leurs propres pulsions. Comme si le désir appartenait naturellement aux hommes et que les femmes n’en étaient que les gardiennes prudentes.
Et puis un jour, une femme sourit.
Elle raconte un fantasme.
Elle avoue une envie.
Elle ose dire ce qui lui traverse l’esprit.
Et soudain, beaucoup d’hommes découvrent avec une forme de stupeur que les femmes ne sont pas moins désirantes qu’eux.
Elles ont simplement appris plus longtemps à se taire.
Le poids du silence
Je crois que beaucoup d’hommes sont sincèrement surpris.
Non pas parce que les femmes désirent.
Mais parce qu’elles désirent parfois avec une intensité, une créativité ou une liberté qui viennent bousculer tous les stéréotypes que nous avons intégrés depuis l’enfance.
Combien d’entre nous ont grandi avec cette idée étrange que le garçon « pense au sexe » tandis que la fille « pense à l’amour » ?
Cette opposition est confortable.
Elle est aussi largement fausse.
Les recherches en psychologie contemporaine montrent que le désir féminin est extraordinairement riche, mais qu’il s’exprime dans un contexte social où le jugement reste omniprésent. Une femme qui affirme son désir continue, aujourd’hui encore, à être plus facilement étiquetée qu’un homme qui fait exactement la même chose.
Ce déséquilibre ne tue pas le désir.
Il le pousse simplement à se cacher.
Derrière les regards
J’aime observer les regards dans un club libertin.
Pas pour ce qui s’y passe.
Pour ce qui s’y révèle.
On y voit des femmes qui cessent progressivement de demander la permission d’exister.
Leur posture change.
Leur sourire aussi.
Elles ne deviennent pas d’autres personnes.
Elles deviennent simplement elles-mêmes.
Elles ne cherchent plus à jouer un rôle.
Elles ne sont plus « la femme respectable », « la mère », « l’épouse », « la collègue ».
Elles redeviennent un être humain traversé par le désir.
Et cela change tout.
Ce qui intimide les hommes
Je vais faire un aveu.
Je crois que beaucoup d’hommes ne sont pas intimidés par la sexualité des femmes.
Ils sont intimidés par leur liberté.
Parce qu’une femme qui connaît ses envies n’attend plus qu’on les invente pour elle.
Elle choisit.
Elle refuse.
Elle propose.
Elle dirige parfois.
Et cela oblige l’homme à quitter un territoire qu’il croyait maîtriser.
Il ne peut plus simplement séduire.
Il doit écouter.
Il doit apprendre.
Il doit accepter qu’il n’est plus le seul auteur de l’histoire.
Le désir n’a pas de sexe
Le libertinage m’a appris une chose essentielle.
Le désir n’a pas de genre.
Il a des nuances.
Des rythmes.
Des sensibilités.
Des imaginaires.
Mais il n’a jamais été une exclusivité masculine.
Certaines femmes aiment avec une douceur infinie.
D’autres avec une audace désarmante.
Certaines préfèrent murmurer.
D’autres éclatent de rire en racontant leurs envies.
Toutes sont légitimes.
Comme le sont les hommes lorsqu’ils expriment les leurs.
La véritable égalité ne consiste pas à rendre les femmes semblables aux hommes.
Elle consiste à leur laisser le même droit d’être elles-mêmes.
Ce que je trouve le plus beau
Finalement, ce qui me touche le plus n’est pas qu’une femme me confie un fantasme.
C’est la confiance qu’elle manifeste en le faisant.
Parce qu’elle suppose qu’elle ne sera ni jugée, ni réduite à cette confidence.
Elle suppose qu’elle sera simplement écoutée.
Je crois que c’est cela, la véritable séduction.
Créer un espace où chacun peut déposer son désir sans avoir à s’en excuser.
Un espace où les fantasmes cessent d’être des aveux.
Et deviennent simplement une langue supplémentaire pour raconter qui nous sommes.
Alors oui.
Je continue à éprouver un immense bonheur lorsque je vois des femmes exprimer librement leurs désirs.
Non parce qu’ils seraient plus surprenants que ceux des hommes.
Mais parce que chaque fois qu’une femme ose dire « j’en ai envie », c’est un peu du vieux monde qui se fissure.
Et je trouve cette fissure infiniment belle.
Le désir comme langage, pas comme faiblesse
J’aimerais aller un peu plus loin.
Parce que derrière cette question du désir féminin se cache peut-être un enjeu bien plus important que la sexualité elle-même.
Celui de la liberté.
Pendant longtemps, nous avons surtout appris aux femmes à dire « non ».
Et c’était indispensable.
Apprendre à dire non est probablement l’une des premières protections contre les violences, contre les pressions, contre toutes ces situations où le désir de l’un tente d’écraser celui de l’autre.
Mais je me demande parfois si nous n’avons pas oublié de leur apprendre à dire « oui ».
Pas un oui arraché.
Pas un oui attendu.
Un oui pleinement choisi.
Un oui qui naît d’un désir personnel.
Car une personne qui connaît ses envies, qui les reconnaît, qui sait les nommer et qui ose les exprimer développe souvent une relation plus claire avec ses propres limites. Elle sait davantage ce qui lui convient… et ce qui ne lui convient pas.
Le « non » devient alors plus solide parce qu’il est porté par un « oui » qui lui appartient déjà.
La question qui révèle tout
J’aime poser une question très simple.
« Quels sont tes fantasmes ? »
Et très souvent, la réponse est presque immédiate.
« Je n’en ai pas. »
Je n’ai jamais vraiment cru cette réponse.
Je crois surtout que beaucoup de femmes n’ont jamais eu l’occasion de se poser la question autrement.
Le mot « fantasme » lui-même est chargé d’images.
Chez beaucoup d’hommes, il évoque immédiatement des scénarios très visuels, presque cinématographiques. Notre imaginaire a été abondamment nourri par la pornographie, les récits, les représentations culturelles. Nous avons appris à mettre des images sur nos envies.
Alors nous répondons facilement.
Parce que notre catalogue est déjà rempli.
Mais lorsqu’on écoute vraiment les femmes, on découvre souvent une autre géographie du désir.
Elles ne décrivent pas toujours une pratique.
Elles racontent une ambiance.
Une sensation.
Une tension.
Un regard qui dure un peu trop longtemps.
Une main qui hésite.
Une odeur.
La sécurité de pouvoir s’abandonner.
Le plaisir d’être pleinement désirée.
Ou celui de désirer sans avoir à s’en excuser.
Le fantasme n’est plus une scène.
Il devient une émotion.
Les hommes ont aussi quelque chose à apprendre
Je crois que cette différence devrait nous rendre plus humbles.
Nous avons parfois tendance, nous les hommes, à projeter nos propres représentations sur celles que nous rencontrons.
Nous imaginons ce qui pourrait leur plaire.
Nous interprétons leurs silences.
Nous croyons comprendre leurs envies.
Alors que nous devrions peut-être poser moins de questions fermées…
…et écouter davantage.
Écouter sans chercher à compléter les phrases.
Sans vouloir convaincre.
Sans vouloir séduire à tout prix.
Simplement écouter.
Parce que le désir ne se découvre pas.
Il se raconte.
Et il faut parfois beaucoup de confiance avant qu’une femme accepte d’en raconter un morceau.
Une société où les femmes peuvent désirer librement
Je ne suis pas naïf.
Les violences faites aux femmes existent.
Elles trouvent leurs racines dans des rapports de domination, des inégalités de pouvoir, des mécanismes sociaux profondément ancrés. Elles ne disparaîtront pas simplement parce que les femmes parleront davantage de leurs fantasmes.
Ce serait une illusion de le croire.
En revanche, je suis convaincu d’une chose.
Une société qui autorise les femmes à exprimer librement leurs désirs est aussi une société qui reconnaît davantage leur autonomie.
Et reconnaître cette autonomie, c’est reconnaître qu’elles ne sont pas seulement capables de dire non.
Elles sont aussi capables de dire oui.
De choisir.
De changer d’avis.
D’explorer.
De refuser.
D’inventer.
Le désir devient alors un territoire qui leur appartient.
Et plus ce territoire leur appartient, moins il peut être confisqué par le regard ou les attentes des autres.
Peut-être est-ce là l’une des plus belles formes d’émancipation.
Non pas transformer les femmes en personnes plus dures.
Mais leur permettre d’être pleinement les auteures de leur propre histoire.
Et cela oblige aussi les hommes à changer.
À comprendre que séduire n’a jamais consisté à deviner ce que l’autre désire.
Séduire, c’est créer un espace suffisamment sûr pour qu’elle puisse vous le dire elle-même.
À cet instant précis, le désir cesse d’être une conquête.
Il devient une conversation.
Et je crois profondément que les plus belles histoires commencent toujours par une conversation.



