Il y a une chose qui m’a toujours fasciné et qui me fascine toujours de plus en plus dans le libertinage.

Ce ne sont ni les corps, ni les fantasmes, ni même le sexe.

Ce sont les histoires que nous inventons.

Nous arrivons dans une soirée. Nous observons quelques minutes. Puis, presque malgré nous, notre cerveau commence à raconter une histoire.

« Ils sont ensemble. »

« Lui cherche clairement une aventure. »

« Elle n’est pas intéressée. »

« Ils forment un couple. »

« Celui-là est un habitué. »

« Cette femme est inaccessible. »

En quelques secondes, nous avons construit un monde entier.

Le problème est que ce monde n’existe peut-être que dans notre tête.

Nous ne voyons pas le réel. Nous voyons son interprétation.

Les psychologues parlent de biais cognitifs.

Le mot est presque décevant tant il paraît technique.

Pourtant, un biais est simplement un raccourci que notre cerveau utilise pour comprendre un monde beaucoup trop complexe.

Sans ces raccourcis, nous serions incapables de prendre la moindre décision.

Le problème n’est donc pas d’avoir des biais.

Nous en avons tous.

Le problème est d’oublier que nous en avons.

Les statues grecques n’étaient pas blanches

J’ai récemment repensé à cela en visitant l’exposition Torlonia au Musée des Beaux-Arts de Montréal.

Lorsque je pense à une statue grecque, je vois immédiatement un marbre blanc.

Pur.

Élégant.

Intemporel.

Pourtant cette image est fausse.

Les statues antiques étaient peintes de couleurs éclatantes. Elles portaient parfois des bijoux. Certaines étaient habillées d’étoffes. Elles faisaient partie de la vie quotidienne, presque de la famille.

Le blanc que nous admirons aujourd’hui n’est que le squelette d’une œuvre qui a perdu ses couleurs avec les siècles.

Notre représentation de toute une civilisation est donc construite sur… une erreur.

Pendant des générations, nous avons imaginé les Grecs vivant dans un univers immaculé qui n’a probablement jamais existé.

Et pourtant cette image continue d’habiter notre imaginaire collectif.

Voilà ce qu’est un biais.

Une idée tellement répétée qu’elle finit par remplacer la réalité.

Le libertinage est un terrain extraordinaire pour les biais

Le libertinage ajoute une difficulté supplémentaire.

Il rassemble des personnes dont les modèles relationnels sont infiniment plus variés que ceux auxquels notre société nous a habitués.

Et pourtant…

Nous continuons à observer ce monde avec un cerveau construit autour d’un modèle presque unique : le couple traditionnel.

C’est là que naissent beaucoup de malentendus.

« Ils sont toujours ensemble. Ils sont forcément en couple. »

C’est probablement le biais que je rencontre le plus souvent.

Deux personnes arrivent ensemble.

Elles discutent.

Dansent.

Partent ensemble.

Notre cerveau conclut immédiatement :

« Ils sont en couple. »

Pourquoi ?

Parce que nous avons appris toute notre vie que deux personnes proches sont amoureuses.

Mais dans le milieu libertin…

Ce peuvent être deux amis.

Deux anciens partenaires.

Deux colocataires.

Une femme et son meilleur ami.

Deux personnes qui se connaissent depuis vingt ans.

Deux personnes qui se sont simplement donné rendez-vous parce qu’elles ne voulaient pas arriver seules.

Ou, effectivement, un couple.

Le problème n’est pas de faire une hypothèse.

Le problème est de transformer cette hypothèse en certitude.

Le biais de confirmation

Une fois notre histoire construite, nous cherchons inconsciemment tout ce qui va la confirmer.

Ils se tiennent la main ?

« Je le savais. »

Ils repartent ensemble ?

« J’avais raison. »

Nous ignorons en revanche tout ce qui contredit notre scénario.

C’est ce que les psychologues appellent le biais de confirmation.

Nous ne cherchons plus la vérité.

Nous cherchons des preuves que nous avions raison dès le départ.

Et ce biais est redoutable dans les relations humaines.

Le biais de projection

Il est probablement celui qui me fait le plus sourire.

Nous croyons que les autres désirent ce que nous désirons.

Si je suis jaloux, je suppose que tout le monde l’est.

Si je recherche une relation exclusive, j’imagine que chacun poursuit le même objectif.

Si je considère le sexe comme quelque chose de rare, je suppose que les autres lui accordent la même valeur.

Mais le libertinage m’a appris exactement l’inverse.

Les désirs sont extraordinairement différents.

Ce qui est évident pour moi ne l’est absolument pas pour mon voisin.

Le biais de halo

Une personne est élégante.

Cultivée.

Belle.

À partir de là, nous lui attribuons automatiquement toutes sortes de qualités.

Elle doit être intelligente.

Bienveillante.

Fiable.

Respectueuse.

Pourtant, aucun lien logique n’existe entre ces caractéristiques.

Le XVIIIᵉ siècle s’est beaucoup amusé de ce travers.

Dans Les Liaisons dangereuses, Les Liaisons dangereuses, Choderlos de Laclos construit précisément toute son intrigue sur cette illusion.

Les personnages jugent les apparences.

Ils confondent charme et vertu.

Éloquence et sincérité.

Éducation et bonté.

Ils tombent amoureux de l’image qu’ils fabriquent eux-mêmes.

Et cette erreur leur coûte tout.

Le biais fondamental d’attribution

Celui-ci est presque cruel.

Lorsqu’un inconnu agit d’une manière qui nous dérange, nous expliquons son comportement par sa personnalité.

Il est arrogant.

Elle est froide.

Ils sont malpolis.

Mais lorsque c’est nous qui agissons ainsi…

Nous invoquons immédiatement les circonstances.

J’étais fatigué.

Stressé.

Distrait.

En retard.

Pourquoi refusons-nous aux autres la complexité que nous nous accordons à nous-mêmes ?

Dans un club libertin, une personne qui ne répond pas à un sourire est peut-être simplement préoccupée.

Elle vient peut-être de recevoir une mauvaise nouvelle.

Elle est peut-être intimidée.

Ou elle n’a tout simplement pas vu notre sourire.

Pourtant, nous préférons souvent conclure qu’elle nous méprise.

Les libertins du XVIIIᵉ siècle avaient déjà compris tout cela

J’aime beaucoup relire Pierre Choderlos de Laclos, Claude Prosper Jolyot de Crébillon ou encore Pierre de Marivaux.

Leurs romans parlent très peu de sexe.

Ils parlent surtout des erreurs d’interprétation.

Des regards mal compris.

Des lettres mal lues.

Des silences auxquels chacun attribue une signification différente.

Finalement, leurs personnages sont victimes des mêmes biais que nous.

Ils interprètent.

Ils projettent.

Ils imaginent.

Ils construisent des scénarios qui n’existent parfois que dans leur propre esprit.

Et c’est précisément cela qui rend leurs œuvres toujours aussi modernes.

Le plus beau privilège du libertinage

Si le libertinage m’a appris une chose, ce n’est pas à multiplier les partenaires.

C’est à suspendre mon jugement.

À accepter de ne pas comprendre immédiatement.

À poser des questions plutôt qu’à inventer des réponses.

À laisser les gens définir eux-mêmes leurs relations au lieu de leur imposer les catégories que mon cerveau connaît déjà.

Le libertinage est probablement l’un des rares milieux où les relations humaines sont suffisamment diverses pour nous obliger à remettre en question nos automatismes.

Et c’est peut-être son plus beau cadeau.

Parce qu’au fond, apprendre à aimer la liberté de l’autre, c’est aussi apprendre à se méfier de ses propres certitudes.

La prochaine fois que vous entrerez dans un club, un bar ou une soirée libertine, amusez-vous à observer votre propre cerveau.

Comptez le nombre d’histoires qu’il invente en quelques minutes.

Puis rappelez-vous les statues grecques.

Elles n’étaient ni blanches, ni nues.

Elles étaient simplement beaucoup plus vivantes que l’image que nous nous en faisons aujourd’hui.

Les êtres humains aussi.