Message à l’origine de mon article:
«Chers complices et ami.es. du LoB et du bar à culs, l’heure est grave !
Comme vous le savez, cela fait des années que je suis dans l’écosystème des soirées libertines libres centrées autour du fantasme de la pluralité masculine et du gangbang. Aujourd’hui, cette liberté, notre liberté de jouir et faire jouir en bonne compagnie, est menacée d’être interdite en France. Je sais, c’est à peine croyable à lire, mais c’est la triste vérité. Mercredi en début d’après-midi, le Conseil d’État risque d’interdire le gangbang pour « atteinte à la dignité humaine ». Plusieurs associations féministes militantes soutiennent cette accusation effarante. Ces associations prétendent qu’en l’espèce, il n’y a pas de femmes consentantes, mais que des victimes de « l’emprise machiste » et de la « violence masculiniste » : autrement dit, mes chères lobeuses, vous êtes toutes des mineures influençables, éternelles victimes des hommes et de leurs déviances malsaines… Votre libido ? Inexistante pour ces femmes qui prétendent vous représenter.
Ce soir, avec d’autres (Z, Arthur du Sweet Paradise etc ..), je lance un appel à vous, chères lobeuses, de venir assister au jugement de mercredi, afin de soutenir Z et votre droit à baiser comme bon vous semble. Il s’agit juste de faire acte de présence, il n’y aura pas d’appel à la barre, ou de prises de parole.
Le rdv est à 13h30 au Conseil d’État, place du Palais Royal (metro Palais Royal Musée du Louvre).
Signalez moi votre présence, nous pourrons nous retrouver un peu avant.
Axel»
Il y a des moments où l’on comprend que la liberté ne disparaît jamais d’un seul coup.
Elle ne tombe pas comme une forteresse prise d’assaut. Elle ne s’effondre pas toujours sous les bottes, les cris, les drapeaux ou les grands discours. Parfois, elle recule à bas bruit, dans une salle d’audience, derrière un mot noble, respectable, presque intouchable : la dignité.
La dignité humaine.
Voilà donc le mot que l’on brandit aujourd’hui pour tenter d’interdire une pratique sexuelle entre adultes consentants. Voilà le mot que l’on convoque pour expliquer à des femmes majeures qu’elles ne sauraient pas vraiment ce qu’elles font, qu’elles ne sauraient pas vraiment ce qu’elles désirent, qu’elles seraient incapables de distinguer leur propre fantasme d’une supposée emprise masculine. Voilà le mot que l’on emploie pour dire, en langage administratif, judiciaire et militant : « Nous savons mieux que vous ce que votre corps a le droit de vouloir. »
Et là, je le dis franchement : cela me glace.
Pas parce que je serais naïf. Pas parce que je nierais que certaines pratiques sexuelles collectives peuvent être mal organisées, dangereuses, traumatisantes ou destructrices lorsqu’elles se déroulent dans de mauvaises conditions, avec de mauvaises intentions, avec des hommes incapables d’écouter, avec des organisateurs négligents, avec de l’alcool, de la pression, de l’ambiguïté, de la domination ou une absence réelle de consentement. Je ne nie rien de cela. Je ne veux surtout pas le nier.
Une pratique sexuelle, quelle qu’elle soit, peut devenir violence dès que le consentement se fissure. Un fantasme peut devenir piège dès qu’il cesse d’être choisi. Une scène peut devenir agression dès qu’une personne n’a plus la possibilité effective de dire NON, de ralentir, de suspendre, de sortir, de reprendre son souffle, de redevenir sujet.
Mais ce n’est précisément pas de cela qu’il est question ici.
Ce dont il est question, c’est d’un principe beaucoup plus vaste, beaucoup plus dangereux à manipuler : la liberté de disposer de son corps.
Et plus précisément encore : la liberté pour une femme adulte, consciente, volontaire, informée, non rémunérée pour vendre son corps, de choisir une expérience sexuelle qui déplaît à d’autres femmes, à des associations, à des voisins, à des préfets, à des magistrats, à des moralistes, à des bien-pensants, à des hommes, à des femmes, à moi peut-être, à vous peut-être.
Car c’est cela, la liberté. Ce n’est pas le droit de faire uniquement ce que les autres comprennent. Ce n’est pas le droit de désirer dans les limites du goût dominant. Ce n’est pas le droit d’avoir une sexualité acceptable, décorative, romantique, propre, conjugale, thérapeutique, féministement validée, socialement digérable.
La liberté commence exactement là où le désir de l’autre cesse de me ressembler.
La dignité n’est pas la pudeur des autres
La dignité humaine est une notion fondamentale. Elle protège contre l’humiliation, contre l’asservissement, contre la marchandisation du corps, contre la réduction d’un être humain à un objet. Elle est nécessaire. Elle est précieuse. Elle est même sacrée dans une société qui prétend encore protéger les personnes contre la violence et l’exploitation.
Mais justement parce qu’elle est précieuse, elle doit être maniée avec une extrême prudence.
Car si la dignité devient le nom juridique de la gêne morale, alors tout devient interdit.
Si la dignité devient le masque propre de la répulsion sexuelle, alors toute sexualité minoritaire devient suspecte.
Si la dignité permet de dire à une femme : « Tu crois consentir, mais nous savons que tu ne consens pas vraiment », alors la dignité cesse de protéger les femmes. Elle les infantilise.
Et c’est là que, pour moi, le débat devient insupportable.
Je peux parfaitement entendre que certaines féministes considèrent le gangbang comme une mise en scène brutale de la domination masculine. Je peux entendre que cette image les révolte. Je peux entendre qu’elles y voient la répétition d’un imaginaire pornographique violent, phallocentré, humiliant, façonné par des décennies de culture sexuelle masculine. Ce débat existe. Il mérite d’exister. Il ne doit pas être balayé d’un revers de main.
Mais je refuse que ce débat intellectuel devienne une interdiction générale.
Je refuse qu’une grille d’analyse politique, même sincère, même construite, même militante, se transforme en confiscation du consentement d’autrui.
Je refuse que l’on parle au nom des femmes contre les femmes qui parlent pour elles-mêmes.
Je refuse que l’on prétende libérer des femmes en commençant par leur retirer la parole.
C’est un vieux mécanisme, au fond. On l’a vu partout. On l’a vu dans la sexualité, dans la contraception, dans l’avortement, dans la prostitution, dans la pornographie, dans le mariage, dans le divorce, dans l’homosexualité, dans le BDSM, dans toutes les marges du désir. Il y a toujours quelqu’un pour expliquer que la liberté de l’autre n’est pas une vraie liberté parce qu’elle ne ressemble pas à l’idée qu’il se fait d’une liberté correcte.
Et à chaque fois, la question revient, nue, brutale, presque enfantine :
Qui décide ?
Qui décide de ce que mon corps peut éprouver ?
Qui décide de ce que mon désir signifie ?
Qui décide qu’un fantasme est une émancipation ou une aliénation ?
Qui décide qu’une femme qui choisit la pluralité masculine est libre si elle l’écrit dans un roman, intéressante si elle le confesse dans un cabinet de psy, pathologique si elle le cherche sur une application, mais indigne si elle le vit dans une pièce avec des adultes consentants ?
La pluralité n’est pas une absence de sujet
J’ai toujours pensé que la pluralité pouvait être un art.
Je sais que le mot choquera. Tant mieux. Il faut parfois employer les mots qui empêchent la pensée de dormir.
Un art, oui.
Pas parce que tout serait beau. Pas parce que tout serait noble. Pas parce que tout serait forcément bienveillant, intelligent ou subtil. La sexualité humaine est souvent confuse, maladroite, contradictoire. Elle charrie nos manques, nos failles, nos pulsions, nos blessures, nos vanités, nos besoins de reconnaissance et nos jeux de pouvoir. Le libertinage n’est pas un paradis. Il n’est pas plus pur que le couple, pas plus pur que l’amour, pas plus pur que la fidélité. Il peut être magnifique. Il peut être médiocre. Il peut être élégant. Il peut être sordide. Comme toute expérience humaine.
Mais lorsque la pluralité est choisie, préparée, ritualisée, encadrée, respectueuse, lorsque la personne au centre de la scène reste réellement souveraine, lorsqu’elle peut choisir, orienter, arrêter, reprendre, refuser, exclure, demander, rire, respirer, sortir, alors oui, il peut y avoir un art.
Un art de la confiance.
Un art du seuil.
Un art de la mise en scène du désir.
Un art de la présence masculine, non pas comme prédation, mais comme disponibilité.
Un art rare, fragile, difficile, qui exige beaucoup plus de tenue, d’écoute et d’intelligence que ne l’imaginent ceux qui n’y voient qu’une horde.
Et c’est peut-être cela que certains ne supportent pas : qu’une femme puisse désirer non pas malgré la pluralité masculine, mais précisément à travers elle. Qu’elle puisse ne pas être détruite par le nombre, mais excitée par le nombre. Qu’elle puisse ne pas être effacée par les regards, mais se sentir intensément présente sous les regards. Qu’elle puisse vouloir être désirée par plusieurs sans cesser d’être une personne entière.
Il y a dans cette possibilité quelque chose qui dérange profondément les deux morales dominantes : la morale conservatrice, qui veut enfermer le corps dans le couple, et une certaine morale militante, qui ne parvient plus à penser le désir féminin autrement que sous l’angle du danger.
Mais le danger n’épuise pas le désir.
La domination n’explique pas tout.
La violence existe, oui. Elle doit être combattue sans faiblesse. Les violeurs doivent être poursuivis. Les organisateurs négligents doivent répondre de leurs actes. Les situations d’emprise doivent être nommées. Les femmes vulnérables doivent être protégées. Les hommes prédateurs doivent être exclus, dénoncés, jugés.
Mais protéger n’est pas interdire à la place de.
Protéger, ce n’est pas confisquer la capacité de choix.
Protéger, ce n’est pas décréter que toute femme qui désire autrement est forcément sous influence.
La loi n’a pas à sauver les adultes de leurs fantasmes
La Déclaration des droits de l’homme et du citoyen ne dit pas que la liberté consiste à faire ce qui plaît à la majorité. Elle ne dit pas que la liberté consiste à faire ce que les associations agréées trouvent psychologiquement sain. Elle ne dit pas que la liberté consiste à faire ce qui rassure l’administration.
Elle dit que la liberté consiste à pouvoir faire ce qui ne nuit pas à autrui. Elle dit que les bornes de cette liberté ne peuvent être déterminées que par la loi. Elle dit aussi que la loi n’a le droit d’interdire que les actions nuisibles à la société, et que ce qui n’est pas interdit par la loi ne peut être empêché. [1]
Voilà le cœur du sujet.
S’il y a violence, qu’on poursuive la violence.
S’il y a contrainte, qu’on poursuive la contrainte.
S’il y a abus de faiblesse, qu’on poursuive l’abus de faiblesse.
S’il y a prostitution dissimulée, proxénétisme, rémunération du corps, captation d’images non consentie, pression psychologique, mise en danger, agression, viol, qu’on poursuive. Fort. Vite. Sérieusement.
Mais s’il n’y a pas cela ?
S’il y a des adultes ?
S’il y a consentement ?
S’il y a discrétion ?
S’il y a absence de trouble réel à l’ordre public ?
S’il y a possibilité d’arrêter ?
S’il y a témoignages de femmes affirmant leur choix ?
Alors de quoi parle-t-on ?
De morale.
Et la morale, dans un État de droit, ne suffit pas à interdire.
La morale peut débattre. Elle peut critiquer. Elle peut écrire des tribunes. Elle peut manifester. Elle peut déconseiller. Elle peut alerter. Elle peut même détester.
Mais elle ne devrait pas pouvoir fermer une porte derrière laquelle des adultes consentants explorent leur propre désir.
Le corps n’appartient ni à l’État, ni au marché, ni aux militants
Le Code civil rappelle que chacun a droit au respect de son corps, que le corps humain est inviolable, et que le corps humain ne peut pas faire l’objet d’un droit patrimonial. [2]
C’est essentiel.
Cela signifie que mon corps n’est pas une marchandise. Il ne se vend pas comme une chaise, il ne se cède pas comme une créance, il ne devient pas la propriété d’autrui parce que j’aurais signé quelque chose, accepté quelque chose, désiré quelque chose.
Mais attention : dire que le corps n’est pas une marchandise ne signifie pas que le corps doive devenir une propriété de l’État.
La non-marchandisation du corps ne doit pas devenir sa nationalisation morale.
Mon corps n’est pas à vendre, certes. Mais il n’est pas non plus à administrer par la préfecture du désir correct.
Le respect du corps humain devrait d’abord signifier ceci : personne ne peut disposer de mon corps à ma place. Ni un homme. Ni un groupe. Ni un organisateur. Ni une plateforme. Ni un État. Ni une association. Ni un juge. Ni même une idéologie qui prétend savoir, avant moi, ce que mon consentement vaut.
Le consentement n’est pas une formule magique. Il doit être libre, éclairé, réversible, concret. Il doit pouvoir être retiré. Il doit être protégé par des règles. Il doit être vérifié dans les conditions réelles de l’expérience, pas simplement affiché comme un slogan.
Mais une fois cela dit, il faut aller jusqu’au bout : un consentement réel doit compter.
Sinon, le mot consentement ne sert plus à rien.
Si l’on dit à une femme : « Ton consentement est valable seulement lorsque ton choix confirme notre théorie de l’émancipation », alors ce n’est plus du consentement. C’est une autorisation conditionnelle délivrée par un tribunal moral.
Le précédent est dangereux
Certains diront que j’exagère.
Ils diront : « Enfin, il ne s’agit que d’interdire le gangbang. Rien à voir avec les grandes libertés. Rien à voir avec l’avortement. Rien à voir avec les droits fondamentaux. »
Je crois exactement le contraire.
Bien sûr, il ne faut pas tout confondre. L’avortement n’est pas une pratique libertine. Une soirée sexuelle collective n’est pas une décision médicale. Les cadres juridiques sont différents, les enjeux sociaux sont différents, les histoires politiques sont différentes.
Mais la matrice philosophique est la même : qui décide du corps ?
L’inscription récente de la liberté garantie à la femme d’avoir recours à l’interruption volontaire de grossesse dans la Constitution française rappelle quelque chose de fondamental : le corps des femmes a trop longtemps été gouverné par d’autres. [3]
Par les Églises.
Par les maris.
Par les médecins.
Par les familles.
Par les États.
Par les majorités morales du moment.
Et aujourd’hui encore, chaque fois qu’une institution prétend savoir mieux qu’une femme ce qu’elle peut faire de son corps, une alarme devrait retentir.
Je ne dis pas que l’interdiction d’une pratique sexuelle collective entraînera mécaniquement l’interdiction de l’avortement. Ce serait juridiquement grossier et politiquement excessif.
Je dis autre chose : les libertés corporelles reposent sur une même digue culturelle. Et quand on commence à expliquer que le consentement d’une femme adulte peut être annulé parce que son désir paraît indigne à d’autres, alors on fragilise cette digue.
Aujourd’hui, on dira : « Elle ne peut pas vouloir cela. »
Demain, on dira peut-être : « Elle ne peut pas vouloir ne pas être mère. »
Après-demain : « Elle ne peut pas vouloir louer son ventre. »
Puis : « Elle ne peut pas vouloir se stériliser. »
Puis : « Elle ne peut pas vouloir mourir. »
Puis : « Elle ne peut pas vouloir modifier son corps. »
Puis : « Elle ne peut pas vouloir vivre une sexualité qui nous échappe. »
À chaque fois, le débat sera différent. À chaque fois, les limites seront nécessaires. À chaque fois, il faudra protéger contre les abus. Mais à chaque fois, la question centrale reviendra : est-ce encore mon corps si l’on m’autorise seulement les choix que les autres approuvent ?
Mon corps. Mon choix.
Ce slogan n’est pas confortable. Il n’est pas simple. Il ne règle pas tout. Il ne dispense pas de penser les rapports de domination, les vulnérabilités, les contextes, les violences, les pressions économiques, affectives et sociales.
Mais sans lui, il ne reste plus grand-chose.
Ce que l’on devrait exiger : l’encadrement, pas l’interdiction morale
Soyons sérieux.
La réponse intelligente à ces pratiques n’est pas l’interdiction abstraite. La réponse intelligente, c’est l’exigence.
Exigence de consentement explicite.
Exigence de consentement réversible.
Exigence de sobriété suffisante.
Exigence de règles claires.
Exigence de possibilité d’arrêt immédiat.
Exigence de sélection des participants.
Exigence d’exclusion des comportements prédateurs.
Exigence d’absence de rémunération sexuelle.
Exigence de confidentialité.
Exigence d’absence de captation ou de diffusion sans accord spécifique.
Exigence de prévention sanitaire.
Exigence de responsabilité des organisateurs.
Exigence de preuve que l’on ne joue pas avec la vulnérabilité humaine pour fabriquer du spectacle.
Voilà le terrain sérieux. Voilà le terrain adulte. Voilà le terrain juridique et éthique.
Pas l’interdiction par dégoût.
Pas la fermeture par embarras.
Pas la criminalisation symbolique d’un fantasme.
Pas la négation de la parole des femmes qui disent : « J’ai voulu cela. Je l’ai choisi. J’y ai trouvé quelque chose. Cela m’appartient. »
On peut ne pas les comprendre. Mais on n’a pas le droit de les effacer.
Je refuse une société qui protège en enfermant
Ce qui me trouble le plus dans cette affaire, c’est le renversement complet du vocabulaire de l’émancipation.
On prétend défendre les femmes en leur retirant l’autorité sur leur propre récit.
On prétend défendre la dignité en niant la subjectivité des premières concernées.
On prétend lutter contre la domination masculine en affirmant que la sexualité féminine ne peut pas s’aventurer dans certains territoires sans être immédiatement suspectée d’avoir été colonisée par les hommes.
Mais une femme libre n’est pas seulement libre lorsqu’elle désire doucement.
Elle n’est pas seulement libre lorsqu’elle désire dans le couple.
Elle n’est pas seulement libre lorsqu’elle désire avec tendresse, lenteur, réciprocité symétrique et lumière tamisée.
Elle est libre aussi lorsqu’elle désire l’excès.
Elle est libre lorsqu’elle désire le trouble.
Elle est libre lorsqu’elle désire être regardée.
Elle est libre lorsqu’elle désire plusieurs hommes.
Elle est libre lorsqu’elle désire une scène que d’autres femmes n’auraient jamais choisie.
Elle est libre lorsqu’elle nous met mal à l’aise.
C’est même là que sa liberté devient politiquement sérieuse.
Parce qu’une liberté qui ne dérange personne n’a jamais eu besoin d’être défendue.
Ce mercredi, ce n’est pas seulement une affaire de club
Je comprends l’appel d’Axel comme un signal.
Ce n’est pas simplement la défense d’un lieu. Ce n’est pas simplement la défense d’une pratique. Ce n’est pas simplement la défense d’un fantasme libertin parmi d’autres.
C’est la défense d’une frontière.
La frontière entre l’ordre public et l’ordre moral.
La frontière entre la protection des personnes et leur infantilisation.
La frontière entre la lutte nécessaire contre les violences sexuelles et la tentation dangereuse d’interdire le désir qui dérange.
La frontière entre la dignité comme rempart et la dignité comme laisse.
Je ne demande à personne d’aimer le gangbang.
Je ne demande à personne de pratiquer.
Je ne demande à personne d’approuver.
Je ne demande même pas à chacun de comprendre.
Je demande seulement que l’on cesse de confondre son propre vertige avec un principe juridique universel.
Je demande que l’on écoute les femmes concernées.
Je demande que l’on distingue les violences des pratiques consenties.
Je demande que l’on poursuive les crimes lorsqu’il y a crime, mais que l’on ne transforme pas le fantasme en infraction par simple horreur morale.
Je demande que l’on se souvienne que la liberté sexuelle n’est pas un luxe décadent. Elle est l’une des expressions les plus intimes de la liberté individuelle.
Elle touche au corps, au désir, à l’identité, à la honte, au plaisir, à la peur, à la souveraineté de soi.
Et c’est précisément pour cela qu’elle doit être protégée.
Mon corps. Mon choix. Même lorsque mon choix vous dérange.
Je suis fatigué de cette époque qui prétend libérer en surveillant.
Fatigué de cette époque qui veut juger et corriger le désir au lieu de l’éduquer.
Fatigué de cette époque qui ne sait plus faire la différence entre protéger une victime et fabriquer une victime à partir d’une femme qui refuse de se présenter comme telle.
Fatigué de cette époque où l’on croit combattre le patriarcat en reprenant l’un de ses gestes les plus anciens : parler à la place des femmes.
Alors oui, il faut être vigilant.
Oui, il faut être intraitable sur le consentement.
Oui, il faut regarder les pratiques en face.
Oui, il faut reconnaître que le libertinage peut être traversé par des rapports de pouvoir, des lâchetés masculines, des violences symboliques, des angles morts, des hypocrisies.
Mais non, il ne faut pas laisser l’État ou des associations décider que certains désirs adultes, parce qu’ils sont choquants, seraient par nature indignes.
La dignité d’une personne ne réside pas dans la conformité de son désir.
Elle réside dans le fait d’être reconnue comme sujet.
Sujet de droit.
Sujet de parole.
Sujet de choix.
Sujet de consentement.
Sujet de son propre corps.
Et c’est pourquoi, aujourd’hui, je refuse que l’on interdise au nom de la dignité ce qui devrait être examiné au nom de la liberté, du consentement et de la responsabilité.
Je refuse que l’on transforme les femmes libres en mineures idéologiques.
Je refuse que l’on fasse du juge le gardien du fantasme acceptable.
Je refuse que l’on laisse le vieux monde moral revenir par la porte latérale du droit administratif.
Je refuse que le corps redevienne un territoire sous tutelle.
Mon corps n’appartient pas à l’État.
Mon corps n’appartient pas au marché.
Mon corps n’appartient pas au couple.
Mon corps n’appartient pas aux militants.
Mon corps n’appartient pas aux voisins.
Mon corps n’appartient pas aux regards scandalisés.
Mon corps n’appartient pas aux théories qui prétendent m’expliquer avant de m’entendre.
Mon corps est ce lieu fragile, imparfait, mortel, vivant, contradictoire, où je tente d’exister.
Et tant que je ne nuis pas à autrui, tant que je ne contrains personne, tant que je ne vends pas ce qui ne doit pas l’être, tant que je choisis librement, tant que je peux dire oui et retirer ce oui, tant que mon désir reste mien, alors personne ne devrait avoir le pouvoir de m’en déposséder.
Mon corps.
Mon choix.
Même dans l’ombre.
Même dans l’excès.
Même dans la pluralité.
Surtout lorsque cela vous dérange.



